Bien-aimée musique!

D'où vient la musique? D'où vient qu'elle nous ensorcelle encore? Serait-elle née de l'écho identifié que font les astres en route à toute vitesse entre les sphères? D'autres, plus instruits, ont parlé des vibrations et résonances des vents dans l'espace, tel le noroît qui joue de la cornemuse dans la forêt laurentienne. Peut-être est-elle née de la simple imitation d'un bruit de torrent en cascades — Ah! Wagner! — ou du bruissement des feuilles d'un peuplier. Cher Debussy! Qu'elle parle, qu'elle chante, qu'elle récite, au besoin qu'elle pleure, la musique est unique et divine, disait Luther. «Le rythme et l'harmonie, selon Platon, s'ils pénètrent de bonne heure dans l'âme, l'atteignent jusqu'au fond et la rendent vraiment belle.» Cette vieille idée qui veut que le dieu Shiva ait créé le monde en dansant n'est pas si folle. Comment ne pas admirer ces mystiques orientaux qui, selon le Livre de la sagesse (11, 20), croient toujours que Dieu en personne a créé la musique quand il a disposé l'univers avec nombre poids et mesures?

De toute façon, personne ne voudrait se passer d'elle, surtout pas à Noël. Tout cela à cause d'une naissance attendue «depuis plus de 4000 ans», c'est-à-dire... depuis très longtemps. Un juif hellénisant du nom de Luc raconte sérieusement, dans les années 40 de notre ère, qu'en pleine nuit en Palestine, «une armée céleste d'anges» se mit à chanter à des bergers éblouis: «Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» Musique à Noël, musique au ciel! Rien, depuis, n'a pu arrêter la musique, ni la tradition picturale des anges musiciens (encore Chagall!), ni toutes ces jubilations alléluiatiques desquelles surgissent certains grands hymnes luthériens.

Parmi les oeuvres de ces derniers temps, c'est la majesté des cantates de Noël de Bach, les symphonies des noëls de Corrette, le Messie de Haendel, le Noël des enfants qui n'ont plus de maison de Debussy, les Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus de Messiaen, les harmonisations de Daveluy, la Danse joyeuse sur Noël nouvelet de Rachel Laurin, d'autres, d'autres...

Viennent aussi les gospels et les negro-spirituals! Plus connus de nous: Çà bergers, assemblons-nous, Il est né le Divin Enfant, Dans une étable, des cantilènes, des cantiques, tous exultant de joie et d'espiègleries sacrées, soit dans les sons, soit dans les mots. Qu'elle soit musique des anges ou musique des sphères, musique populaire ou musique savante, la musique à Noël demeure un heureux trait d'union entre des traditions et des sensibilités multiples. On se souvient joyeusement encore à quel point, au commencement du pays, nos ancêtres venus de la vieille France n'ont rien épargné pour que Noël en terre nouvelle soit emmusiquée. On pense alors comme au Moyen Âge qu'un Noël sans musique est comme un moulin sans eau. D'autres répètent — tenez-vous bien! — que la musique chasse le diable.

De toute façon, le récent ouvrage d'Élisabeth Gallat-Morin et Jean-Pierre Pinson, La Vie musicale en Nouvelle-France (Septentrion, 2003), raconte, confirme que plusieurs de nos cantiques traditionnels, les plus aimés en fait, sont des adaptations, davantage dans les mélodies que dans les mots, de chansons plutôt gaillardes des XVIe et XVIIe siècles français. D'après le musicologue Paul-André Dubois (ibid.), le plaisir de la musique en conduit même quelques-uns, comme le célèbre jésuite missionnaire en Huronie Jean de Brébeuf, à offrir aux Amérindiens de chanter ces mêmes cantiques «mis en leur langue». Jesous Ahatonnia! Le besoin de chanter Noël de toutes les manières possibles est si grand que certains clercs ont trouvé une façon plutôt ingénieuse de justifier les abus toujours redoutables en rappelant à leurs ouailles, déjà acquises à leur point de vue, que Jésus en personne et accompagné de sa mère n'a pas hésité, lors de leur première sortie publique à Cana, à changer l'eau en vin! Alléluia! Jouez hautbois, résonnez musettes!

En fin de compte, la musique en nos vies, surtout si elle frôle le sacré, s'affirme comme un événement digne de nous réconcilier périodiquement avec l'humanité en quête plutôt désespérée de raisons de vivre et de mourir. Ah! la musique! Bien-aimée musique! Elle serait, selon Luther encore, «la plus haute des sciences après la théologie». Mozart dit qu'elle est «l'écriture de Dieu», et Baudelaire, qu'elle «creuse le ciel».

Joyeux Noël!