Démolition sauvage au Domaine-de-l’Estérel

Dépêchés aux premières lignes de défense d’un patrimoine en manque de moyens et d’amour, les Docomomo Québec et autres Action patrimoine sont-ils condamnés à jouer les Cassandre ? La démolition sauvage du Domaine-de-l’Estérel, dont le bâtiment principal protégéau plus haut degré par l’État québécois a été emporté illégalement avec le pilonnage autorisé de ses dépendances, aura concrétisé leurs pires craintes. Ce gâchis annoncé ne doit pas rester impuni. Il faut en faire un cas exemplaire et un premier test du réel pour la loi sur le patrimoine raffermie l’an dernier.

Les démolitions illégales de biens classés sont rares. L’effacement de ce joyau de l’architecture moderne aménagé par le baron Édouard Empain, dans les années 1930, est le premier à survenir sous le règne caquiste. La ministre de la Culture a bien eu à gérer la démolition de la Maison Boileau, mais avec les mains liées, celle-ci n’étant pas sous son autorité. Tout le contraire de l’Estérel, dont le statut était menotté par la loi. Les gravats étaient encore chauds que Nathalie Roy est donc montée au front : « Nous appliquerons la loi », a-t-elle twitté sur un ton sec en porte-à-faux avec sa bonhomie habituelle.

Mais le vrai test est à venir. Les images qui ont circulé ont beau laisser croire à un geste délibéré, il faudra prouver qu’il y a eu entorse à la loi pour qu’un dossier soit confié au Directeur des poursuites criminelles et pénales. Si la culpabilité du propriétaire du lot, la firme Olymbec, dont les acquisitions en périphérie du domaine font la manchette ce matin, devait être établie hors de tout doute, il faudra impérativement que la peine soit conséquente. La loi prévoit maintenant des amendes allant de 6000 $ à 1 140 000 $. La marge est largement suffisante pour éviter qu’on se retrouve une fois de plus avec des amendes dérisoires aux contours de bénédictions de démolition déguisées.

Espérons surtout que ce ballet juridique permettra de montrer l’étendue du pouvoir d’action de la loi revampée, y compris en matière de reconstruction et de surveillance. Catastrophé par la perte du bijou d’Art déco, le maire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson désire le voir renaître à l’identique. D’autres voix s’élèvent pour réclamer un Protecteur du patrimoine. On en est. Plus de trente ans d’activisme citoyen n’auront, hélas, pas réussi à assurer la sauvegarde du Domaine-de-l’Estérel, souhaitons au moins que ses ruines annoncent une ère où laxisme et laisser-faire seront suffisamment punis pour ôter toute envie de se prétendre au-dessus de la loi.

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