La Grande Guerre de la propagande

Son invasion de l’Ukraine se fût-elle déroulée comme Vladimir Poutine l’avait conçue, certains imaginent que c’est sur le Maïdan, la place de l’indépendance à Kiev, que le président russe triomphant serait allé célébrer le 77e anniversaire de la victoire soviétique sur le nazisme dans la Seconde Guerre mondiale. En lieu et place, c’est le défilé d’une armée affaiblie et embourbée qu’a présidé lundi un Poutine placé devant l’évidence que la nation ukrainienne n’est pas la fiction qu’il prétend.

Il était frappant, en ces cérémonies du 9 mai, de le voir, pour la première fois de son long règne, seul sur sa tribune sur la place Rouge à Moscou, entouré uniquement de sa coterie militaire. Signe de son isolement international en même temps que de la militarisation du régime. Il était aussi frappant de l’entendre justifier longuement dans son discours le déclenchement de son « opération spéciale » en Ukraine, sans une seule fois prononcer son nom, et affirmer que Moscou avait « tout fait », y compris diplomatiquement, pour éviter la confrontation avec l’Occident. Comme s’il voyait que les ratés de cette guerre qu’il ne nomme pas non plus lui présentaient un test de légitimité. Il aura été également significatif de l’entendre pour la première fois prendre acte des coûts humains croissants de l’opération et promettre d’aider financièrement les familles russes des soldats tués ou blessés. Signe, ici, que les ressorts de sa propagande victimaire et de son appareil de répression, si puissants soient-ils, se heurtent à la réalité. Du triomphalisme il aura donc jugé préférable de ne pas abuser.

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Les rouages de la propagande russe autour de la Seconde Guerre sont une affaire complexe, qui remonte à Leonid Brejnev, arrivé au pouvoir en 1964. C’est sous Brejnev, résume le quotidien Le Monde en analyse, que prend forme le mythe de la « Grande Guerre patriotique » des Soviétiques contre le IIIe Reich. Le mythe est le suivant : c’est l’URSS, et elle seule, qui a libéré l’Europe du régime hitlérien face à une Europe de l’Ouest et à des États-Unis jugés complices des nazis à des fins d’expansion impérialiste.

C’est une époque où l’adhésion citoyenne au projet communiste faiblissait radicalement, ce qui incita Brejnev à reconfigurer l’identité et l’unité nationale autour de la conscience du patriotisme. Surfant sur cette démarche, Poutine ne fait aujourd’hui rien d’autre en inscrivant l’invasion de l’Ukraine dans le prolongement de ce mythe de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945. Dans la mesure où « une invasion de nos terres historiques, y compris de la Crimée, se préparait ouvertement », s’est-il encore défendu lundi, « tout indiquait que l’affrontement avec les néonazis serait inévitable ». Sous l’exagération qui consiste à grossir la présence de l’extrême droite en Ukraine, Poutine oppose avant tout, bien entendu, un refus viscéral à l’idée que les Ukrainiens puissent exister par eux-mêmes et construire une démocratie.

C’est du reste une propagande russe qui fait complètement l’impasse sur le pacte germano-soviétique signé à Moscou en août 1939 et dont on sait maintenant que, bien davantage qu’un pacte de non-agression, il établissait en fait un partage de l’Europe de l’Est entre l’Allemagne et l’Union soviétique. C’est en vérité parce que Hitler a rompu ce pacte en juin 1941 que l’URSS est entrée en guerre contre Berlin. Le tabou est tel autour de ce détournement des faits qu’il est sanctionné par une loi mémorielle adoptée en 2014.

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La Russie de Poutine est ce que devient un pays quand la violence sociale, politique, économique et militaire annule toute avenue de dialogue démocratique — quand la propagande efface la connaissance. Quelles leçons en tirera-t-on ? Nous sommes évidemment braqués sur l’agression de l’Ukraine, sur les massacres de civils que Poutine laisse faire et le musellement des dissidences qu’il applique à l’intérieur, mais des exactions et des injustices de pareille nature se produisent et se reproduisent à toutes sortes d’échelles un peu partout dans le monde.

À l’échelle internationale, la guerre en Ukraine, quelle qu’en soit l’issue, présente au moins deux pièges pour la suite démocratique des choses : sur le plan de la militarisation du monde, d’abord, dans un contexte où la guerre donne lieu à une débauche de dépenses militaires de la part des États-Unis et de l’OTAN. Et puis, dans le plus pressant immédiat, sur le plan alimentaire, puisque Poutine, imitant Staline, bloque l’exportation du blé ukrainien et en fait une arme de guerre, ce qui risque d’entraîner dans plusieurs pays d’Asie et d’Afrique ce que le secrétaire général de l’ONU a appelé un « ouragan de famine ».

À hauteur de personnes, les guerres laissent sur plusieurs générations des traces sur les corps, sur les consciences et dans les cœurs, disait l’écrivain Juan Gabriel Vásquez, tout récemment de passage à Montréal à l’occasion du Festival littéraire Metropolis bleu. Il est colombien, on peut penser qu’il sait de quoi il parle.

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