Crise humanitaire à l’échelle d’un quartier

L’ombudsman de Montréal, Nadine Mailloux, a livré un rapport tout aussi percutant que déchirant cette semaine sur l’extrême précarité des Autochtones en situation d’itinérance. Ne pas détourner le regard est le récit d’une véritable « crise humanitaire » se déroulant sous nos yeux passifs dans le secteur Milton-Parc, où un îlot de misère contraste avec le festif Quartier des spectacles juste au sud.

Les habitués du secteur savent de quoi il est question. À l’ombre des immeubles de l’avenue du Parc, angle Milton, une présence autochtone, principalement inuite, s’enracine dans les fissures du béton froid et inhospitalier. D’année en année, les visages se renouvellent, mais une constante demeure : la population itinérante autochtone grandit et dépérit dans des conditions déchirantes exacerbées par la pandémie et la contraction des places d’hébergement.

L’enquête découle d’une demande d’intervention de la part d’un groupe de citoyens du quartier, pour qui les problèmes de sécurité, de salubrité, d’intoxication et de violence sont de légitimes sources de préoccupation. Loin de l’image des citoyens intransigeants du type « pas dans ma cour », ils étaient affectés personnellement par l’état déplorable des itinérants autochtones. Ils sont témoins d’agressions physiques et sexuelles, de consommation de drogue à ciel ouvert, de prostitution, d’exploitation sexuelle. Leurs enfants font des détours pour aller à l’école. Les altercations sont fréquentes avec les automobilistes et les piétons lorsque les personnes intoxiquées bloquent les rues ou les trottoirs, parfois au péril de leur vie. En 2020 et 2021, six accidents de la route impliquant des itinérants, dont un mortel, ont eu lieu à l’angle de Parc et de Milton.

Ces citoyens avaient l’impression que les autorités compétentes se délestaient de leurs responsabilités dans la prise en charge des Inuits et des membres des Premières Nations en situation d’itinérance. Les conclusions du rapport de l’ombudsman leur donnent raison. L’itinérance était déjà un phénomène connu, mais l’ombudsman a vite compris que la situation portée à son attention était « critique », d’où cet emploi saisissant du terme « crise humanitaire ».

Dans son analyse, tout en finesse, Nadine Mailloux s’est intéressée aux actions de la Ville de Montréal et aux autres organismes responsables de l’intervention en matière d’itinérance : les groupes communautaires et les centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSS). Elle observe un manque de concertation et de planification entre eux. Les façons de faire, communautaires ou étatiques, sont peu compatibles. L’imputabilité fait défaut. Pour le dire tout simplement, « chacun se renvoie la balle ». Ces phénomènes de dualité et d’incompatibilité entre l’intervention communautaire et étatique ne sont pas nouveaux. Dans son plan d’action interministériel en itinérance (S’allier devant l’itinérance), le gouvernement du Québec suggère de « décloisonner » la prise en charge de l’itinérance, de « sortir des silos » qui ajoutent une couche de complexité aux problèmes vécus. Comme la réduction des temps d’attente à l’urgence ou les efforts pour trouver un médecin de famille à chaque Québécois, il semble bien que les problèmes qui affligent la prise en charge de l’itinérance sont insolubles.

Lorsqu’il est question des Autochtones, surreprésentés dans la population itinérante, une couche de complexité s’ajoute. Leur présence dans les rues de Montréal est indissociable de la précarité et des conditions de vie adverses qu’ils ont connues dans les villages nordiques. Ils arrivent dans la métropole avec des séquelles et traumatismes historiques, conditionnés à la méfiance à l’égard des services de santé.

Des solutions miracles ? Il n’y en a point. Une recommandation du rapport de l’ombudsman, faisant consensus, mérite cependant une action immédiate. Montréal doit se doter de ressources d’hébergement permanentes adaptées à la réalité culturelle des Inuits. Avec l’élargissement des compétences municipales en matière d’itinérance (grâce à l’entente-cadre « Réflexe Montréal »), c’est un but atteignable que les querelles de financement entre Québec et Montréal ne sauraient faire dérailler. C’est à la fois une question de dignité humaine et de préservation de milieux de vie sains.

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