Contre la COVID-19, à chacun son masque

Dernier vestige d’une armada de mesures obligatoires qui tombent les unes après les autres, le masque deviendra optionnel à compter du 14 mai prochain. Cette décision attendue a été confirmée mercredi par la Santé publique, qui juge que les données épidémiologiques permettent cette embellie printanière. Après deux ans de gestion collective d’une pandémie, le chacun pour soi aura désormais un visage.

Porter ou ne pas porter le masque ? Telle sera désormais non seulement votre responsabilité, mais aussi votre décision — à vous, et à vous seul. Hormis dans les transports en commun et les établissements de santé ou d’hébergement destinés à des clientèles vulnérables, les masques pourront tomber. Le sommet de la sixième vague est derrière nous, comme en font foi les statistiques, et le fait d’abandonner prochainement le couvre-visage ne fait pas craindre au directeur national de santé publique du Québec par intérim, Luc Boileau, une remontée. Tout au plus un léger ralentissement de la descente, a-t-il assuré mercredi, ayant confiance dans le fait que se découvrir le visage ne devrait pas provoquer une escalade des cas.

Voilà des mois maintenant que le gouvernement du Québec nous habitue, tranquillement mais fermement, à ce concept de gestion individuelle du risque, auquel la population s’acclimate, comme elle l’a fait avec tout le reste. La vérité est que la nouvelle, confirmée mercredi, ne cause pas le moindre ahurissement : elle était attendue, même espérée, et quiconque a recommencé à fréquenter des espaces publics a compris récemment que le masque a déjà quitté le visage de plusieurs pour fréquenter le fond de la poche.

Cette étape cruciale, que franchissent peu à peu tous les gouvernements du monde, survient à un moment où les données épidémiologiques sont rassurantes. Elle ouvre toutefois un univers inconnu. Car, bien que les experts souhaitent ardemment que le port du masque soit maintenu dans des circonstances qui justifient de se protéger soi-même ou de protéger les autres — les personnes vulnérables ou qui présentent des symptômes d’une infection —, il est difficile de prédire le comportement qu’adoptera la population à la mi-mai. Si l’habitude du port du masque est bien ancrée, le niveau de lassitude des citoyens est palpable. Deux ans de pandémie, ça use.

En entrevue mercredi matin à l’émission Tout un matin, à la radio de Radio-Canada, l’anthropologue de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), Ève Dubé, avait à ce sujet des données intéressantes à divulguer.

Son équipe mesure depuis quelques semaines les intentions des citoyens quant au maintien (ou non) du port du masque après la levée de l’obligation. Les derniers sondages indiquent que les deux tiers des répondants affirment vouloir continuer de le porter, et sans grande surprise, la volonté s’affermit avec l’âge. En outre, compte tenu du fait que les citoyens ont tendance à se conformer à la « norme sociale », il est à prévoir que, dans un groupe où la totalité des gens sont démasqués, la personne qui souhaiterait conserver son masque aura du mal à affronter la pression des autres.

Cela annonce des moments plus difficiles pour les citoyens vivant avec une immunité affaiblie. À compter de la mi-mai, leur zone de sécurité rétrécira, et les risques de contamination augmenteront inévitablement.

Ceux-là continueront à porter le masque, et il faut espérer que pour ceux et celles qui opteront pour le maintien du couvre-visage, l’ostracisation et les stigmates ne viendront pas empoisonner leur quotidien. L’anthropologue Ève Dubé avait à cet égard une autre donnée un brin sidérante à livrer mercredi : 40 % des gens sondés ont rapporté avoir vécu un conflit avec des personnes de leur entourage à propos du masque. Mélangez la fatigue pandémique avec une dose de polarisation, et ça explose !

Le civisme et le respect d’autrui doivent continuer d’être présents dans le coffre à outils sanitaires, aux côtés de mesures qui resteront encore longtemps un peu la norme — la distanciation, l’étiquette respiratoire, le lavage des mains. En deux ans de pandémie, il est indéniable que ces mesures sanitaires ont aussi grandement contribué à diminuer la prévalence de virus pourtant généralement très présents, comme ceux du rhume ou de la gastro.

Souhaitons que, de nos bonnes habitudes, on conserve ce réflexe de se masquer le visage lorsqu’on présente soi-même des symptômes, histoire de protéger autrui. Le ras-le-bol pandémique ne peut pas justifier de fragiliser autrui.

Le printemps, et après lui l’été, va marquer pour plusieurs un retour à la normale encore plus concret que celui de l’été dernier : retour au travail, reprise des activités sociales et culturelles, mise en veilleuse des mesures sanitaires. Si Québec affirme ne pas avoir l’intention d’imposer à nouveau un train de mesures sévères, il prévoit néanmoins une septième vague à l’automne et, avec elle, une nouvelle campagne de vaccination. Ne remisons pas les masques trop loin.

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