Une abomination annoncée

La fuite est exceptionnelle, mais son abominable contenu ne surprend guère, vu la majorité ultraconservatrice qui sévit maintenant à la Cour suprême des États-Unis. Gracieuseté de l’obscurantisme judiciaire porté au pouvoir par la présidence de Donald Trump, le « projet de jugement », révélé par le site d’information Politico, annonce pour ainsi dire l’inévitable, à savoir le renversement de la décision Roe v. Wade (1973) — pierre angulaire de la liberté fondamentale des femmes à disposer de leur corps. Que la Cour suprême ait fait savoir lundi qu’il ne fallait pas présumer de sa décision définitive, attendue fin juin, n’a rien de rassurant.

Le fait est que le juge Samuel Alito, qui a rédigé le document, s’attaque sans nuance au droit à l’avortement. « Roe était erronée de façon flagrante depuis l’origine », écrit-il, suivant une lecture fondamentaliste de la Constitution. Le fait est ensuite que son opinion a été entérinée, selon Politico, par une majorité de ses collègues. Au demeurant, l’aile droite de la Cour avait déjà clairement affiché ses positions en refusant de suspendre une loi très restrictive adoptée au Texas, interdisant depuis le 1er septembre 2021 l’avortement au-delà de six semaines. Elle n’avait pas non plus caché ses obtus penchants en décembre dernier lors de l’examen de la loi du Mississippi interdisant l’avortement au-delà de 15 semaines.

La posture de la Cour suprême annonce une régression sociétale épouvantable. Concrètement, le jugement se trouverait à démolir le droit à l’avortement en renvoyant à l’échelle des États la responsabilité de légiférer en la matière. Une douzaine d’États ont déjà légiféré de manière à interdire ou à restreindre ce droit. Que Roe v. Wade soit vidé de son sens, et l’avortement demeurerait légal dans plus de la moitié des États américains, mais non dans une grande partie du Midwest et du Sud. On s’attend à ce qu’au moins 22 États, comme le Missouri et le Dakota du Nord, légifèrent à la première occasion pour interdire ou limiter l’accès à l’avortement.

Implication : les femmes les plus touchées, dans les États où l’avortement sera interdit, seront évidemment celles qui peuvent le moins facilement voyager — et qui seront nécessairement des femmes plus pauvres, appartenant aux minorités noires ou latinos, sans assurances ou encore sans statut légal. Ce qui ouvre la porte au recours à des méthodes d’avortement dangereuses ou mal encadrées. Or, plusieurs des États pressés d’interdire l’avortement sont aussi ceux où le filet social pour les femmes et les enfants est le plus médiocre et où les taux de pauvreté infantile sont élevés. Cherchez l’erreur. Voici des enjeux de dignité humaine, de santé publique, d’égalité sociale et de droits reproductifs qui passent manifestement par-dessus la tête des idéologues du Parti républicain et des ultras qui contrôlent aujourd’hui la Cour suprême.

Exemple parlant : une organisation comme Fund Texas Choice vient en aide à des femmes qui n’ont pas les moyens de se rendre dans un État où l’avortement est légal. L’organisation recevait environ 35 demandes d’aide par mois avant l’adoption au Texas de sa loi antiavortement. Elle en reçoit aujourd’hui 300, sans pouvoir accéder à plus de la moitié d’entre elles.

Le drame, on le sait, c’est que la position de la Cour suprême est à l’envers de celle des Américains — qui sont majoritairement en accord avec Roe v. Wade. La fuite de ce document ayant une résonance éminemment politique, qu’elle serve au moins, dans cette démocratie prise en otage, à mobiliser les électeurs démocrates au prochain scrutin de mi-mandat.

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