L’amélioration continue de la carotte

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, vient de conclure une nouvelle entente de principe avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) visant principalement la prise en charge, d’ici le 31 mars 2023, de 500 000 Québécois qui n’ont pas de médecin de famille, soit un peu plus de la moitié des personnes qui croupissent sur la liste du Guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF).

De son propre aveu, Christian Dubé n’est pas un adepte du bâton, et c’est maniant une fois de plus la carotte, c’est-à-dire en offrant des incitatifs financiers et en se fiant à la participation volontaire des médecins, qu’il entend atteindre ses objectifs.

Si on demandait à ceux qui sont sceptiques de se lever, il n’y aurait plus grand monde d’assis. La dernière tentative du genre, le fruit d’une entente intervenue en juin 2019 sous l’égide de Danielle McCann, s’est conclue par un échec. Le nombre de Québécois à la recherche d’un médecin de famille n’a fait qu’augmenter depuis.

Les 500 000 heureux élus sont parmi les plus vulnérables. En outre, l’entente prévoit que les 7 millions de Québécois inscrits dans un Groupe de médecine familiale (GMF) ou une clinique pourront voir un médecin en temps opportun s’ils en font la demande.

Quant à ceux qui n’ont pas de médecin, ils pourront s’inscrire au Guichet d’accès à la première ligne (GAP) et obtenir des services par l’entremise d’un professionnel de la santé autre qu’un médecin dans un premier temps. Notons que, si le plan du ministre fonctionne, les personnes qui n’auront toujours pas de médecin de famille seront en général plus jeunes et ne souffriront pas d’une maladie chronique.

Pourquoi Christian Dubé réussirait-il là où ses prédécesseurs se sont cassé les dents ? C’est la question, mais nous serons fixés rapidement. Le ministre fait valoir qu’il adopte une nouvelle approche reposant sur l’amélioration des conditions de pratique grâce à une meilleure organisation axée sur l’interdisciplinarité.

Fini le « bashing » des médecins pour Christian Dubé. Le gouvernement caquiste cessera d’accuser certains médecins de ne pas assez travailler, comme l’a fait François Legault pas plus tard que l’automne dernier. Le ministre accepte que les jeunes médecins, souvent des femmes, prennent moins de patients à leur charge que les médecins plus âgés et qu’ils tiennent à la conciliation travail-famille. De son côté, la FMOQ, représentée par un nouveau président, le Dr Marc-André Amyot, s’ouvre à l’interdisciplinarité : davantage d’actes que les médecins se réservaient seront assumés par d’autres professionnels de la santé, notamment des infirmières praticiennes spécialisées. Ce faisant, la FMOQ pourra moins justifier son inaction par le manque de médecins, une excuse facile reprise à satiété.

Avec cette entente, le ministre poursuit son ambition de changer la nature de la prise en charge. Elle sera le fait de toute l’équipe du GMF, pas celui d’un seul médecin. La prise en charge des personnes qui perdent leur médecin parce qu’il prend sa retraite sera assurée par le GMF.

Cette nouvelle organisation dépend d’une collecte exhaustive d’informations sur l’activité et les pratiques de chacun des médecins, de chacun des GMF, dans chacune des régions du Québec. Le ministre a présenté deux projets de loi touchant la collecte de données, le projet de loi 19 et surtout le projet de loi 11, qui touche directement les médecins omnipraticiens et qui doit être adopté très prochainement par les élus. « Ce qui se mesure peut s’améliorer », affirme Christian Dubé.

Pour mettre en œuvre l’entente, le ministre dispose de quelques centaines de millions, une somme qui n’a pas été dépensée de l’enveloppe de rémunération globale qui échoit à la FMOQ. L’entente de principe, qui ne comporte « aucune pénalité ni obligation », précise la FMOQ dans un document transmis à ses membres, leur sera soumise pour une approbation avant la fin mai. Selon le Dr Amyot, l’entente améliorera certes l’accès aux soins, mais elle permettra aussi aux médecins de famille « d’évoluer dans un environnement de travail stimulant, moins lourd et où tout ne reposera plus seulement sur leurs épaules ».

Cependant, la FMOQ s’oppose toujours farouchement au projet de loi 11 : elle craint que la collecte de données ne conduise à l’application de mesures coercitives. Or il est normal et essentiel que l’État payeur, qui verse 3 milliards par an aux médecins omnipraticiens dont la rémunération moyenne est de quelque 300 000 $ par tête de pipe annuellement, puisse savoir ce qu’ils font au travail. C’est la moindre des choses. Il s’agit après tout de s’assurer que la population ait un plein accès à des soins qu’elle paie chèrement et auxquels elle a droit.

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