L’escalade est une spirale

Il y a, face à Moscou, un durcissement explicite de la position américaine depuis quelques jours. Le simple fait qu’Antony Blinken, secrétaire d’État, et Lloyd Austin, secrétaire à la Défense, se soient rendus à Kiev dimanche pour y rencontrer le président Zelensky est parlant. Si la stratégie demeure officiellement la même — sanctions, concertation avec les alliés, livraisons d’armes, pas d’implication militaire directe —, il reste que les États-Unis font savoir qu’ils s’impliquent de plus en plus ouvertement dans cette guerre. Finies les précautions diplomatiques à l’égard d’un Vladimir Poutine dont les forces armées trébuchent en Ukraine.

Ce qui augure d’un conflit qui, s’installant apparemment dans la durée, va continuer de faire payer aux civils un prix inhumain. La diplomatie ne servira au bout du compte qu’à recoller laborieusement les morceaux, le jour où les armes auront fini de redessiner une nouvelle réalité sur le terrain — dans les maisons, dans les villes, dans les consciences.

L’extension de la lutte contre Poutine est d’abord militaire, avec l’annonce par Washington de transferts massifs et rapides à l’armée ukrainienne d’armements dits offensifs — chars, avions, artillerie lourde —, de manière à maximiser ses chances de remporter la « guerre du Donbass » engagée il y a plus d’une semaine par la Russie. Près de 5 milliards $US en équipements ont été fournis à l’Ukraine par les États-Unis et leurs alliés depuis le début du conflit, il y a deux mois, dont 3,7 milliards $US par Washington. Ça ne s’arrêtera pas là. La machine de guerre occidentale fonctionne à plein régime, et les livraisons d’armes sont faites à une vitesse phénoménale. Il ne faut que trois jours, affirment les États-Unis, pour que des armes parviennent aux Ukrainiens à partir du moment où leur livraison est approuvée par le président Biden. Ce qui fait que Volodymyr Zelensky ne se plaint plus d’être insuffisamment soutenu. Reste à voir, sur le macabre « théâtre » des opérations, dans quelle mesure les forces russes, qui s’emploient à bombarder ponts et voies ferrées, parviendront à bloquer les voies de ravitaillement vers le front.

L’extension de la lutte américaine n’est pas moins remarquable sur le plan politique. La déclaration récente la plus significative revient au secrétaire Austin : « Nous voulons maintenant voir la Russie affaiblie au point qu’elle ne puisse pas recommencer ce genre de choses, comme envahir l’Ukraine. » Des propos qui renvoient forcément à ceux, dits improvisés, qu’avait tenus Biden fin mars à Varsovie, selon lesquels Poutine « ne peut pas rester au pouvoir ».

C’est tout un revirement, en tout cas, au regard d’un Occident qui, sous le choc il y a deux mois de l’invasion russe lancée le 24 février, paraissait à vrai dire résigné, ne donnant pas cher de la peau de l’Ukraine et de sa fragile démocratie. Que 40 États, surtout des membres de l’OTAN, dont le Canada, mais aussi des pays d’Asie et du Moyen-Orient, se soient réunis mardi à Ramstein, en Allemagne, pour évaluer collectivement les besoins militaires de l’Ukraine témoigne du reste d’une mobilisation internationale qu’on n’aurait pas crue possible il y a quelques semaines encore. « L’Ukraine pense manifestement qu’elle peut gagner. Tous ceux qui sont ici aussi », a déclaré M. Austin, à Ramstein. Entendu que la dette de nos démocraties est grande auprès des Ukrainiens pour la résistance qu’ils ont opposée dès le départ à l’agresseur russe. Mais que l’Ukraine « gagne », et il faudra en tirer des conséquences. Elle aura payé sa liberté au prix fort, compte tenu de tout ce qui aura été détruit.

Le monde étant pris dans l’engrenage de cette escalade militaire, la déraison du régime russe interdit que l’on minimise le risque de troisième guerre mondiale, que le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a qualifié lundi de « grave et réel ». Pour avoir échoué à prendre Kiev dans les premiers jours de son « opération spéciale », Poutine est captif d’une logique de pouvoir absolu qui l’empêche d’envisager une sortie de guerre, négociée ou non, avant que la bataille du Donbass n’ait abouti d’une manière ou d’une autre. L’espoir d’une désescalade est d’autant plus faible que Moscou travaille maintenant à l’ouverture d’un nouveau front, à l’ouest, par l’intermédiaire de la Transnistrie, prorusse.

On n’attendait malheureusement pas grand-chose, mardi, de la visite à Moscou effectuée par António Guterres, secrétaire général de l’ONU, pour demander la mise en place de couloirs servant à l’évacuation des civils des zones de guerre les plus touchées. L’accueil que lui ont réservé Poutine et les médias russes, balayant de la main toute imputabilité humanitaire, n’en est pas moins consternant. Cela dit, il est également déplorable que Washington, promettant de remuer « ciel et terre » pour armer l’Ukraine, n’en fasse pas davantage de son côté pour faire respecter le droit humanitaire, toutes responsabilités confondues.

À voir en vidéo