Changements en sous-main

Sous l’égide du ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour — mais est-ce vraiment lui qui décide ? —, les mandarins du ministère cherchent à influer sur les mécanismes du régime forestier afin de permettre à l’industrie de couper davantage d’arbres sur le territoire de la Côte-Nord. Pour arriver à leurs fins, ils ont manœuvré en secret, court-circuitant la Table de gestion intégrée des ressources et du territoire (Table GIRT), l’instance régionale chargée de la planification.

C’est ce que nous apprend La Presse, qui a mis la main sur un document issu des discussions qui sont intervenues entre l’industrie et les hautes instances du ministère à l’insu des acteurs régionaux responsables de la planification des coupes forestières. Intitulé Propositions visant la bonification de la stratégie régionale d’aménagement, le document présente diverses modifications pour relever le calcul des possibilités forestières dans chacune des unités d’aménagement.

En vertu du régime forestier implanté depuis 2013 et qui donne suite aux recommandations du rapport Coulombe sur la gestion de la forêt publique québécoise, il revient au forestier en chef, une instance en principe indépendante, de faire le calcul des possibilités forestières. Pour la région de la Côte-Nord, le dernier calcul impose, pour la période 2023-2028, une baisse de 7 % du volume de bois pouvant être récolté annuellement. Cette baisse résulte d’une propagation de la tordeuse des bourgeons d’épinette plus importante que prévu dans le calcul précédent.

Qui plus est, pour les essences de bois courantes, cette baisse est fixée à 21 % dans l’unité d’aménagement située en Haute-Côte-Nord qui abrite la harde de caribous forestiers du Pipmuacan, en territoire innu. Cette harde est menacée de disparition. Si les coupes forestières se poursuivent dans son habitat avec intensité, elle pourrait connaître le même sort que les hardes de Val-d’Or et de Charlevoix, qui sont aujourd’hui confinées dans des enclos, si prisés par le ministre. L’an dernier, le gouvernement caquiste n’a pas trouvé mieux que de rejeter un projet d’aire protégée au Pipmuacan.

Survenue après le dévoilement du nouveau calcul des possibilités forestières, l’intervention des plus hautes instances du ministère auprès du forestier en chef, Louis Pelletier, est tout à fait inhabituelle, d’autant plus que cette initiative fut prise sans que les membres de la Table GIRT ainsi que les directeurs régionaux du ministère en soient informés.

Le régime forestier de 2013, mis en œuvre après des décennies de surexploitation de la forêt publique qui a conduit à une crise de l’industrie du bois dans le milieu des années 2000, vise « l’aménagement durable du territoire forestier », comme l’indique l’intitulé de la loi qui l’a créé. Ce régime repose sur une évaluation scientifique des possibilités forestières, qui ne sont dictées ni par l’industrie ni par la classe politique. Il fixe des cibles de restauration des vieilles forêts, essentielles à la survie de la faune, dont le caribou forestier. En s’appuyant sur les principes d’un aménagement écosystémique, on cherche à limiter les perturbations, liées à une coupe trop intensive de ces forêts, qui nuisent à la biodiversité.

Pour éviter les baisses prévues, les hautes instances du ministère suggèrent de revoir l’objectif de restauration des vieilles forêts, prévu sur une période de 10 ans, pour le reporter de plusieurs décennies. Si le forestier en chef, cédant aux pressions des sous-ministres, décide de limiter ces baisses dans le secteur qui constitue l’habitat du caribou forestier dans la Haute-Côte-Nord, ce sera nécessairement en rognant sur les derniers grands massifs forestiers intacts qui abritent la harde, selon une source citée par La Presse.

Le forestier en chef a dit avoir reçu le document et verra s’il révise ses calculs des possibilités forestières. Si tel est le cas, ce sera une victoire pour l’industrie et pour les mandarins du ministère qui semblent déterminés à miner discrètement la stratégie d’aménagement durable des forêts, le fondement même du régime forestier.

Cette affaire, arrangée derrière des portes closes et à l’insu des acteurs régionaux, survient alors que le gouvernement fédéral, invoquant sa Loi sur les espèces en péril, menace d’intervenir sur le territoire québécois si le gouvernement Legault ne s’engage pas à prendre des mesures efficaces pour protéger le cervidé menacé. Le moment serait bien mal choisi pour le forestier en chef de manipuler ses calculs pour aller dans le sens inverse.

À voir en vidéo