Un centre scolaire courageux

Chapeau bas au Centre de services scolaire (CSS) des Chênes, à Drummondville, pour avoir eu le courage d’affronter le problème sans cesse grandissant de l’école privée dans l’école publique. Le CSS va mettre fin aux projets particuliers sélectifs et propose de permettre à tous les élèves, peu importe leur niveau, de piger dans l’offre. Inspirante initiative !

La nouvelle a été rapportée dans Le Devoir lundi : le CSS des Chênes souhaite offrir à tous ses élèves du secondaire un projet particulier en art, en science ou en sport. Sans sélection préalable. Sans coûts additionnels. En prime, le centre redonne ses lettres de noblesse à l’école de quartier et fait des résidents avoisinant l’école les prestataires privilégiés des projets spéciaux, plutôt que de les ouvrir à la volée à des habitants de secteurs plus éloignés. Ceux-là pourront s’inscrire seulement s’il reste des places. Mais des enfants du quartier ne seront plus refoulés aux programmes particuliers de l’école du coin, faute de notes suffisamment élevées.

Le centre de services a vu la popularité de ses programmes particuliers grandir au fil des ans — 32 % d’élèves refusés en 2020-2021 contre 19 % en 2017-2018. Sur le plan de la réussite scolaire, un écart de 5 à 28 points de pourcentage sépare les groupes réguliers et les groupes particuliers, à la défaveur des premiers. Deux univers parallèles cohabitent dans l’école, en dehors de toute logique de mixité scolaire.

Les effets bénéfiques potentiels de ce chantier lancé au terme d’une vaste consultation sont innombrables : remettre l’égalité des chances au cœur du projet scolaire ; redonner son titre à l’école de quartier, même au secondaire ; éliminer les longs trajets en autobus pour nombre d’élèves ; sabrer la concurrence malsaine des écoles publiques entre elles, et des classes « ordinaires » contre les projets particuliers au sein d’une même école ; atténuer la course — maladive — à la performance se jouant dans la tête des enfants dès la fin du primaire ; diminuer le phénomène préoccupant de la « ségrégation » dans l’école.

Ségrégation, un mot trop fort ? demandait le sociologue Guy Rocher en nos pages en 2017. « C’est pourtant la caractéristique dominante de notre école. En séparant physiquement nos enfants […], nous foulons aux pieds le principe d’égalité des chances. Jamais nous, les rédacteurs du rapport Parent, n’aurions pu imaginer une telle démission collective. » Inspiré par une telle sagesse, le mouvement École ensemble milite pour la fin de cette ségrégation encouragée par notre système, privilégiant les écoles privées (subventionnées) et les projets sélectifs du public. Tout au bas de la chaîne, les classes ordinaires sont boudées par les parents qui n’en veulent pas, et par les enseignants qui répugnent à diriger des groupes « difficiles » privés des éléments les plus forts. Conclusion : des élèves qui profiteraient sans doute le plus de projets spéciaux et stimulants n’ont jamais accès à ces parcours scolaires spéciaux, et voguent vers leur classe ordinaire, déjà un peu perdants, alors que l’année scolaire démarre à peine.

Le pavé dans la mare, c’est le Conseil supérieur de l’éducation qui l’a jeté en 2016 avec son rapport Remettre le cap sur l’équité. On y évoquait la « ségrégation », cette séparation des élèves très nuisible aux établissements situés en milieu défavorisé. Le rapport de cet organisme conseiller, sorte d’autorité morale dans le milieu de l’éducation compte tenu de l’immense expertise qu’il abrite, avait frappé les consciences. En 2020, le Conseil économique et social des Nations unies interpellait le Québec pour connaître les « mesures prises pour assurer l’égalité d’accès à l’éducation dans le cadre du système scolaire à trois niveaux au Québec, indépendamment de la situation économique des parents ».

Ce n’est pas pour rien qu’on souligne ici le courage du CSS des Chênes, car il en faut pour décider de redresser ces contorsions que le système a subies au fil des décennies en réaction aux lois du marché. La concurrence féroce du réseau privé a écrémé les écoles publiques des meilleurs éléments, et elles ont réagi en créant leur propre petit privé dans le public. Le système scolaire public, qui place l’égalité des chances au cœur même de sa mission, se voit lui-même fort contributeur au problème. Cette question primordiale de justice sociale, au centre du fondateur rapport Parent, semble reléguée en seconde zone, alors que la sélection des élèves jouit d’une certaine gloriole. Le monde à l’envers !

C’est à un véritable redressement de l’ordre des choses que ce centre scolaire s’attaque, en plus de s’engager à ajouter des ressources et à soutenir les élèves les plus vulnérables, eux aussi admissibles avec soutien à ces projets spéciaux. Mais le projet en soi est fabuleux et redonne confiance en ce réseau public qui en a bien besoin.

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