Indifférence et mépris

La haute direction du Canadien National (CN), une entreprise à charte fédérale dont le siège social est situé à Montréal et qui est soumise à la Loi sur les langues officielles, a décidé qu’il n’y aurait aucun francophone au sein de son conseil d’administration.

Dans sa circulaire envoyée aux actionnaires en vue de son assemblée annuelle du 20 mai prochain, le CN indique qu’il proposera trois nouveaux candidats afin de pourvoir les postes vacants à son conseil d’administration, composé de 11 membres. Aucun des candidats n’est francophone, tout comme les huit membres dont le mandat est reconduit. Nommé en janvier, Jean Charest a tiré sa révérence pour se lancer dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada. Une autre francophone, Julie Godin, haute dirigeante de la firme-conseil informatique CGI, a quitté le CA du transporteur l’automne dernier.

Ce choix de bouder tout francophone apparaît délibéré. Les dirigeants du CN n’ont pu ignorer la controverse qu’a soulevée en novembre dernier l’insensibilité du p.-d.g. d’Air Canada, Michael Rousseau, à l’égard du fait français au Québec. Le CN nous montre qu’il s’en fout royalement.

Le gouvernement Legault avait déjà averti la direction du CN que l’absence de francophones à sa haute direction poserait problème. La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui est un important actionnaire de la compagnie, a réagi à l’absence de candidats francophones aux postes d’administrateur. La direction du CN ne peut plaider l’ignorance.

En janvier dernier, le CN a nommé à titre de p.-d.g. Tracy Robinson, une Albertaine unilingue anglophone, en remplacement de Jean-Jacques Ruest, qui prenait sa retraite et qui, lui, était bilingue. Or, dans une lettre envoyée l’automne dernier au président du conseil du CN, Robert Pace, le ministre des Transports du Québec, François Bonnardel, avait averti l’entreprise que la nomination d’un p.-d.g. maîtrisant la langue française était « requise ». Manifestement, la lettre n’a eu aucun effet.

Que la meilleure candidate au poste de p.-d.g. soit une anglophone, c’est une chose. Mais que le CN nous dise qu’il n’a pu trouver de Québécois francophones compétents pour son conseil d’administration est injurieux. La composition d’un conseil d’administration d’une grande société comme le CN doit comprendre différentes expertises et qualités. Une de ses qualités serait sans doute de refléter le fait que le CN est une société basée à Montréal, dirigée depuis des années par des francophones, d’ailleurs, et qui, de surcroît, est assujettie à la Loi sur les langues officielles.

Évidemment, cette présumée incapacité de recruter des francophones qualifiés nous rappelle le président du CN Donald Gordon, qui, en 1962, avait déclaré qu’aucun Canadien français n’avait les compétences pour occuper ne serait-ce qu’un seul des 17 postes de vice-président de l’entreprise.

Jeudi, le premier ministre Justin Trudeau s’est dit « époustouflé » qu’une compagnie « nationale » comme le CN, assujettie à la Loi sur les langues officielles, n’ait pas « appris la leçon » après la déconvenue d’Air Canada. Cependant, ni la Loi sur les langues officielles ni le projet de loi C-13 déposé en mars pour la renforcer ne contiennent d’exigence concernant la composition des conseils d’administration des entreprises à charte fédérale.

En outre, les délibérations au sein du conseil du CN, tout comme chez Air Canada, se passent exclusivement en anglais. Le francophone de service n’est pas là pour travailler dans sa langue. D’ailleurs, si Jean Charest avait incarné ce francophone de service au CN, c’est avec l’anglophone qu’auraient échangé les membres du conseil, le candidat à la chefferie conservatrice, de langue maternelle anglaise, étant parfaitement bilingue.

Si la présence, au sein du conseil du CN, de Québécois de langue française est avant tout symbolique — les symboles ont cependant leur importance —, il en va autrement des travailleurs francophones du CN, qui font l’objet de menaces parce qu’ils entendent travailler dans leur langue au Québec et dans l’est du Canada, selon le syndicat des Teamsters, qui a envoyé une lettre de doléances à la p.-d.g. Tracy Robinson au début du mois.

Contrairement à Air Canada, qui a tout de même des personnes en chair et os comme clients, le CN est au service d’entreprises, dont plusieurs sont d’ailleurs américaines. Parce qu’elles fournissent un service public essentiel, ces grandes compagnies de chemin de fer ont un droit historique de causer des désagréments à bien du monde. Cela peut expliquer l’indifférence du CN face aux pressions de toutes sortes, y compris de la part des gouvernements. Comme on l’a vu pour l’entretien du pont de Québec et les négociations entourant sa vente éventuelle, cette indépendance peut se traduire par une forme de mépris à l’égard de la population et des pouvoirs publics.

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