L’école à l’heure de la dénonciation

Prendre la parole, à l’instar de la jeune Léa, qui a dénoncé ce qu’elle considère être des « comportements inappropriés » de la part de l’un de ses professeurs à l’école Vanguard, comme le rapporte notre reporter Stéphanie Vallet, requiert du courage. Cet appel à l’aide, car c’en est bien un, prescrit un accompagnement serré empreint d’ouverture et de finesse de la part d’une direction scolaire, qui a manifestement failli ici. Or, plusieurs histoires ayant fait les manchettes suggèrent que le traitement défaillant des dénonciations par les élèves au sein de certaines écoles secondaires, sans être la règle, est loin d’être exceptionnel.

Dans le cas de Léa, le gâchis est tel que l’adolescente doit encore composer avec des crises de panique un an après sa prise de parole, en plus d’être déscolarisée. La démarche de cette dernière a en effet conduit à son exclusion pure et simple. D’abord du cours donné par l’enseignant avec lequel elle dit avoir expérimenté ces malaises, puis de l’école elle-même, les conditions posées à son retour ayant été jugées irrecevables par la jeune fille et sa famille. Ce faisant, l’École Vanguard échoue à sa mission première : scolariser une enfant dont le parcours a visiblement été bouleversé.

À sa décharge, l’École Vanguard n’est pas la seule à ne pas avoir su comment gérer une crise pareille. Les signaux d’alarme n’arrêtent pas de clignoter. Il y a une dizaine de jours, des élèves de l’école secondaire des Sources à Dollard-des-Ormeaux ont contacté TVA pour dénoncer l’apathie dont aurait fait preuve leur école dans une affaire d’agression sexuelle impliquant un élève. Plus tôt cet hiver, la direction de l’école secondaire Saint-Laurent avait été montrée du doigt pour ne pas avoir censément porté une oreille assez attentive au climat toxique pourrissant son programme de basketball. Là-bas, trois entraîneurs ont été accusés de crimes sexuels à l’encontre de deux élèves.

Loin d’être isolée, cette omerta maintes fois dénoncée a poussé quatre organismes engagés auprès des jeunes à joindre leur voix pour réclamer l’adoption d’une loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les écoles primaires et secondaires du Québec. Le ministre de l’Éducation est lui-même bien au fait des lacunes du système actuel. Des projets de loi sont actuellement à l’étude pour mieux encadrer les processus de plainte dans ces milieux extrasensibles en raison du jeune âge de leurs clientèles, mais aussi du rapport d’autorité qui prévaut entre maîtres et élèves. Leur nécessité ne fait aucun doute. Tout comme celle d’outiller dès à présent les centres de services.

Sachant combien de verrous ont été mis en place ces dernières années pour sécuriser les milieux de travail et d’enseignement collégial et universitaire — Québec a même mis en place un tribunal spécialisé en violences sexuelles et conjugales —, on s’explique mal le retard pris par les écoles secondaires et primaires. C’est quand même un comble ! Le problème est pourtant documenté. Déjà en 2018, dans ces mêmes pages, des élèves d’écoles secondaires de Montréal lançaient un cri du cœur qui avait eu l’effet d’une bombe : oui, des violences sexuelles ont lieu régulièrement dans les écoles sans qu’elles soient prises au sérieux. Cela au public comme au privé. En fait, elles y « sont tellement courantes qu’elles deviennent banalisées », nous disait alors l’intervenante Émilie Martinak.

Entraîné au cœur de la tempête, le Centre de services scolaire de Montréal s’était doté dans la foulée des tout premiers protocoles d’intervention sur les comportements sexualisés et les violences sexuelles à l’école. Reste que, quatre ans plus tard, rien n’oblige les centres scolaires à faire de même. Cela ne peut plus durer. Éthiquement et humainement, tout plaide pour que les centres scolaires agissent avant que le poids législatif ne vienne leur forcer la main.

Après deux années passées à se dessiller les yeux sur le rôle fondamental, mais ô combien imparfait, des systèmes de protection de la jeunesse en compagnie de Régine Laurent, dans la foulée du décès médiatisé de la fillette de Granby, il est pour le moins paradoxal qu’on ait négligé de sécuriser au passage cet autre filet de sécurité qu’est l’école. Quantité d’enfants sans histoire aux prises avec des situations ponctuelles troublantes et fragilisantes y sont repérés et accompagnés. Souvent fort bien, d’ailleurs. Si mal outillée soit-elle sur le front des abus sexuels, l’école ne peut pas se soustraire à ses obligations lorsque cela fait son affaire ou la dépasse.

N’oublions pas que les enfants et les adolescents qui fréquentent nos écoles primaires et secondaires ont grandi tandis que la vague #MoiAussi déferlait, sur le monde comme ici. Ils ont vu et entendu nos déchirements. Depuis 2018, ils ont des cours d’éducation à la sexualité, dont les contenus sont obligatoires. Pour eux, le consentement n’est donc pas une affaire abstraite, ils savent mettre des mots sur ce qu’ils voient et ce qu’ils vivent. Fondée ou pas, maladroite ou non, toute demande d’aide de leur part devrait d’abord être accueillie comme telle. Maintenant.

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