Le loup dans la bergerie

Le ministre Pierre Dufour assume trois responsabilités, celles des Forêts, de la Faune et des Parcs, et il ne fait aucun doute que la première lui tient à cœur, à un point tel qu’il est facile de dire qu’il est de fait le ministre des forestières, lui qui se fait fort de défendre bec et ongles ces intérêts privés, dont dépendent, il faut le souligner, de nombreux emplois en région. Mais il semble bien que sa récurrente maladresse puisse desservir à terme la cause de l’industrie forestière et nuire au gouvernement Legault, que ce soit en matière d’environnement, de relations avec les Autochtones ou d’autonomie à l’égard du pouvoir fédéral.

Sa façon de traîner les pieds quand il est question de protéger les caribous forestiers, une espèce menacée dont l’habitat est perturbé par les coupes forestières, a même permis au gouvernement fédéral de se donner le beau rôle.

De son côté, le ministre a lancé une commission dite « indépendante » sur la protection du caribou. Cette commission, dont on ne peut nier le caractère dilatoire, se penche sur deux scénarios : le premier scénario repose sur un plan de protection du territoire élaboré en 2019, tandis qu’un nouveau scénario, dit « sans impact forestier additionnel », retire des zones de protection, ou « zones d’habitat en restauration (ZHR) », du premier scénario. Ce nouveau scénario est évidemment plus favorable à l’industrie.

Or voilà que le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Steven Guilbeault, a décidé de s’en mêler. Brandissant la Loi sur les espèces en péril, le ministre fédéral menace de décréter des mesures nécessaires pour protéger l’« habitat essentiel » de l’animal, un geste inédit qui n’est pas sans conséquence. Ottawa s’arrogerait le droit de régir l’exploitation forestière, une compétence exclusive du Québec, voire de l’interdire sur un territoire dont la superficie est évaluée à 35 000 km2, l’équivalent de 75 fois la superficie de l’île de Montréal.

Évidemment, on comprend l’intérêt de Steven Guilbeault, qui veut redorer son blason environnemental après avoir donné le feu vert au projet pétrolier de Bay du Nord au large de Terre-Neuve-et-Labrador. On peut croire aussi que Justin Trudeau, fort de l’alliance entre le Parti libéral du Canada et le Nouveau Parti démocratique qui lui assure le pouvoir jusqu’en 2025, n’a pas de cadeau à faire à François Legault, lui qui a suggéré aux Québécois de voter conservateur aux dernières élections. La vengeance est un plat qui se mange froid.

Mercredi, Pierre Dufour y est allé d’une autre déclaration pour le moins douteuse. Il a accusé les Innus de Nutashkuan de nuire aux efforts de préservation des caribous. Le ministre s’appuyait sur un reportage du Journal de Montréal concernant une enquête sur une chasse qui aurait conduit à l’abattage de 50 bêtes. Le problème, c’est qu’on ne sait pas encore ce qui s’est passé exactement. Visiblement énervé, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, a tenté de couvrir la maladresse de son collègue en affirmant que les Innus « font partie de la solution ».

À l’Assemblée nationale, Pierre Dufour a parlé une fois encore de la savante méthode pour sauver les caribous, celle de les parquer dans des enclos, cette sorte de zoo sans visiteurs. Or il ne s’agit pas d’une solution viable, mais plutôt de l’illustration morbide de l’échec du gouvernement québécois, et surtout de son inaction. Pendant ce temps, le ministère continue de s’opposer à la création d’aires protégées qui contribueraient à la protection du cervidé. On voit bien que Forêts et Faune ne font pas bon ménage au sein d’un même ministère. C’est donner au loup la tâche de veiller sur la bergerie.

La meilleure façon pour le gouvernement Legault de contrer les avancées de ce fédéralisme de tutelle, c’est de cesser d’éluder ses responsabilités.

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