La fin des surplus

Dans son Plan stratégique 2022-2026 dévoilé la semaine dernière, Hydro-Québec y va d’une admission, du moins implicitement. « Dorénavant, nos priorités ne seront donc plus de vendre de grandes quantités d’énergie, mais plutôt d’aider le Québec à mieux consommer et de maximiser la valeur de notre énergie en ciblant les usages les plus porteurs. »

La société d’État confirme qu’elle ne nagera plus dans les surplus d’électricité tandis que la demande d’électricité verte, de son côté, augmentera. Jusqu’à maintenant, Hydro-Québec se gargarisait avec des discours sur les vertus de l’efficacité énergétique, mais, en réalité, elle n’avait pas d’intérêt à encourager ces économies en dehors d’une gestion ponctuelle de la pointe en hiver. Sa priorité était de vendre le plus de kilowatts (kW) possible, puisqu’elle avait des surplus sur les bras. Elle a offert des programmes d’efficacité énergétique, mais on ne peut pas dire qu’elle y trouvait réellement son compte. Ni son actionnaire d’ailleurs, le gouvernement québécois, qui table sur la croissance du dividende que lui verse la société d’État.

La donne a maintenant changé, soutient la p.-d.g. d’Hydro-Québec, Sophie Brochu. D’ici 2050, dans un contexte de lutte contre les changements climatiques et de remplacement des énergies fossiles, la société d’État aura besoin de 100 térawattheures (tWh) de plus, soit la moitié de sa capacité de production actuelle incluant ses contrats d’approvisionnement en énergie éolienne. Pour mettre les choses en perspective, c’est l’équivalent de 12 fois le complexe de la Romaine, construit au coût de 6 milliards, ou encore l’énergie d’une nouvelle Baie-James.

Évidemment, il faut considérer ces prédictions sur près de 30 ans avec une certaine réserve. Même faire des prévisions sur cinq ans, la période couverte par le plan stratégique d’Hydro-Québec, est un exercice soumis aux aléas, que ce soit une pandémie ou une récession. À plus long terme, les percées technologiques entrent aussi en ligne de compte.

Sur une période de dix ans, entre 2019 et 2029, le plan d’approvisionnement d’Hydro-Québec prévoyait déjà un accroissement de la demande de l’ordre de 20 tWh. C’est donc le cinquième du chemin qu’il nous faudrait parcourir en 30 ans. La société d’État entend accroître sa capacité de production de 5000 mégawatts (MW). L’optimisation des centrales existantes compte pour 2000 MW et s’étend jusqu’en 2035. Hydro-Québec Production entend aussi se constituer un portefeuille de projets éoliens de 3000 MW d’ici 2026, à déployer selon l’évolution de la demande. C’est considérable. Il s’agit d’une puissance en énergie qui correspond aux trois quarts environ des parcs éoliens en exploitation au Québec.

Parallèlement à cet ajout de capacité, Hydro-Québec souhaite intensifier ses efforts en efficacité énergétique pour récupérer 4 tWh d’ici 2025 et le double d’ici la fin de la décennie. À plus long terme toutefois, ce ne peut être suffisant. Car il est clair qu’une grande partie de l’énergie supplémentaire dont le Québec aura besoin devra venir des négawatts, c’est-à-dire des économies d’énergie. Pour deux raisons. D’abord, parce que, maintenant que le bloc d’électricité patrimoniale, au coût de 3 cents le kWh, est presque pleinement utilisé et comme les ajouts à la capacité coûtent en moyenne 11 cents le kWh, selon Sophie Brochu, tout accroissement de cette capacité poussera les tarifs à la hausse. Puis, c’est l’ampleur de la croissance à venir qui fait tiquer. Il est impossible d’envisager la construction d’une nouvelle Baie-James : les rivières qu’il est possible de harnacher, si tant est qu’on le juge souhaitable, se font rares. Les coûts, aussi, s’annoncent prohibitifs.

Dans ce contexte, l’efficacité énergétique s’avère le meilleur moyen de maintenir de bas tarifs d’électricité. A contrario, se lancer à corps perdu dans la construction de nouvelles infrastructures de production conduirait à une flambée des tarifs. Il vaut mieux pour Hydro-Québec de dépenser 3 cents le kWh pour diminuer la consommation de ses clients que d’investir 11 cents pour leur vendre davantage d’électricité.

Hydro-Québec déploie des outils de gestion de la demande, des technologies qui sont appelées à se développer. Mais le Québec dispose d’un immense potentiel d’économie d’énergie. Il réside dans le nombre effarant de maisons et de logements mal isolés. Il faut penser à ces locataires qui assument le coût de leur chauffage, dans des logements où les propriétaires n’ont aucun intérêt à investir pour réduire la facture d’électricité. Ou encore aux ménages moins bien nantis, qui n’ont pas les moyens de profiter des programmes d’efficacité énergétique. Cela dépasse la responsabilité d’Hydro-Québec : c’est en fait un projet de société que le gouvernement doit embrasser.

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