Le mirage de la gratuité

Les anniversaires réveillent les souvenirs engourdis. Pour certains, les dix ans du Printemps érable, c’est replonger dans la fougue et les idéaux d’une jeunesse mobilisée ; pour d’autres, c’est le rappel d’un clivage social douloureux et du maintien de la ligne dure — politique et policière — sur le combat des étudiants. La clameur de 2012 s’est muée en un chant social, avec concert de casseroles comme orchestre. Elle prônait le gel et la gratuité. Elle luttait contre une hausse exacerbée des droits de scolarité. Elle s’est finalement accommodée d’une indexation annuelle. Franchement, cette formule choisie par le Québec est encore la meilleure.

Le Québec compte son lot de grèves étudiantes menées au nom d’une meilleure accessibilité, son corollaire argumentaire étant souvent le gel ou l’abolition des droits de scolarité. La première de ces grèves se serait jouée en 1958, et prônait un accès plus équitable à l’université. La dernière s’est achevée la semaine dernière, et portait sur une triade de revendications : la transition écologique, la rémunération des stages universitaires et la gratuité scolaire. Le 22 mars dernier, 10 ans jour pour jour après la vague rouge ayant réuni à Montréal quelque 200 000 personnes serpentant dans les rues, 2000 manifestants ont dépoussiéré le carré rouge et levé le poing.

L’idée de la gratuité scolaire refleurit invariablement, au gré des mouvements étudiants et des cycles économiques. Dans l’absolu, elle n’a rien de vilain et relève d’un choix politique qu’il faut ensuite assumer — avec la facture qui l’accompagne. La grande opération de démocratisation de l’éducation tenue au Québec dans les années 1960, qui a donné lieu au rapport Parent, l’avait bel et bien préconisée. Gratuité à l’université, et d’ici là, période transitoire de gel des droits. Les combats étudiants des dernières années ont porté en boucle sur le gel des droits ; la revendication de la gratuité totale n’a jamais fait l’unanimité, même chez les groupes étudiants, y compris en 2012.

Le rêve de la gratuité scolaire et de la fin de la « marchandisation de l’éducation » repose sur des postulats mirages : rien n’assure que c’est le seul effet de la disparition des droits de scolarité qui permettrait d’augmenter la fréquentation universitaire et l’accessibilité des études supérieures, ainsi qu’on en fait la promesse. En outre, bien que les partisans de la gratuité scolaire repoussent avec force l’idée selon laquelle les droits de scolarité sont un « investissement » individuel rentable, on ne peut rejeter l’immuable : « un grade universitaire est beaucoup plus “payant” qu’un diplôme qui est inférieur au baccalauréat », comme l’écrivait récemment l’économiste Pierre Fortin dans L’insuffisance de la scolarisation universitaire au Québec et le sous-financement comparé des universités québécoises. En 2012, les dirigeants d’établissements universitaires en avaient d’ailleurs fait un de leurs arguments principaux pour la hausse des droits.

Si le Québec décidait d’éponger la facture des droits de scolarité payés par les étudiants universitaires, il lui en coûterait 1,36 milliard de dollars, soit l’équivalent de 13,5 % du budget du ministère de l’Enseignement supérieur, comme le rapportait Le Devoir lundi. Si l’objectif est bel et bien de soulager les étudiants qui peinent à combiner les coûts de la vie avec cette facture de quelque 2800 $ par année, rien n’indique qu’une abolition universelle des droits soit la mesure la plus efficace. La bonification des programmes d’aide financière, les mesures de soutien destinées aux parents étudiants, la rémunération des stages, voilà des pistes qui viendraient directement en aide à ceux qui en ont besoin. Elles nous éviteraient de sombrer dans un piège inutile : celui de verser de manière indirecte un subside aux classes moyenne et supérieure, encore largement représentées dans la sphère universitaire.

La France, longtemps présentée comme le modèle en matière de gratuité scolaire à l’université, a évoqué récemment la fin de ce modèle, qui creuse le sous-financement des établissements. Il encourage aussi un système à deux vitesses, pousse les mieux nantis vers des écoles ultra-contingentées et soulève en filigrane la question cruciale, mais délicate de la qualité.

Sous Pauline Marois, le Québec a choisi en 2013 le compromis le plus acceptable, à savoir une indexation des droits de scolarité — pas la hausse considérable imposée par les libéraux ni la gratuité scolaire espérée par les étudiants. Cette formule est toujours la meilleure, surtout si, comme la ministre Danielle McCann vient de le confirmer, des mesures d’exception permettent d’atténuer la hausse, comme cela fut fait en marge du budget Girard.

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