Vivre avec le virus

Il y avait longtemps que les Québécois n’avaient pas été conviés à un point de presse durant la fin de semaine par la Santé publique, merci au spectre d’une sixième vague de COVID-19, qui s’agite ces jours-ci. Jouant de prudence, mais déterminé à ne pas imposer de mesures additionnelles, le directeur national de santé publique par intérim, Luc Boileau, a en quelque sorte proposé un pacte aux Québécois, les priant d’« agir de façon responsable » pour eux et pour les autres, et pressant les plus vulnérables de redoubler de vigilance. Il confirme ainsi un changement de paradigme loin d’être anodin.

Même si elle est compliquée par la progression du variant BA.2, déjà à l’origine les deux tiers des cas, la présente remontée des cas de COVID-19 n’est pas une surprise ; c’était un risque qui avait été calculé et même anticipé, a-t-il souligné. Cela n’empêche pas ses effets de se faire sentir sur notre système de santé aux pieds d’argile. Le nombre de travailleurs de la santé rattrapés par le virus a grimpé de 60 % dans les derniers jours (le compteur affichait 8600 absents dimanche). Et les hospitalisations remontent dans plusieurs régions. L’air est connu et passablement démoralisant.

Sans compter que BA.2, ce petit-cousin d’Omicron, variant hautement contagieux qui s’est invité en masse dans nos partys des Fêtes, a une contagiosité de 30 à 40 % plus élevée encore. Heureusement, BA.2 ne diffère pas tant de sa parentèle. On connaît par conséquent bien son profil et son immunité. Ainsi, précisait dimanche le Dr Boileau, si les gens observent scrupuleusement les gestes barrières (la triade lavage des mains, port du masque, distanciation), si la vaccination se poursuit, et pas seulement pour la quatrième dose chez les plus vulnérables (la troisième dose, a-t-il rappelé, est importante), il est permis de croire que notre réseau de santé va résister au passage du variant BA.2.

On veut bien le croire. Reste que le passé nous a enseigné que ce qui s’est produit ailleurs, notamment en Europe, risque fort de se reproduire ici. Ce qu’on y a vu récemment ? Plusieurs remontées, pour certaines formidables, comme en Écosse ou en Allemagne, merci encore à BA.2. Or, ces pays, engagés comme nous sur la voie des assouplissements, ont choisi de ne pas revenir en arrière, ou alors timidement. Ces derniers calculent que les progrès accomplis sur le plan de l’immunité collective et des connaissances scientifiques — jumelées à la persistance des gestes barrières — suffiront pour traverser ces turbulences. Les indicateurs semblent leur donner raison.

Nous ne sommes pas moins outillés que les Européens sur le plan des connaissances. On l’est passablement moins sur le plan de la solidité de nos structures hospitalières. Mais puisque certaines flambées semblent déjà en voie de décélérer en Europe, les experts québécois croient qu’il est permis d’espérer que BA.2 pèsera moins lourd sur notre système esquinté. Le scénario le plus probable est « que la hausse des cas pourrait atteindre […] la moitié de ce qu’on a connu en janvier » dernier, a évalué le Dr Boileau. Pour peu que les Québécois y mettent du leur, a-t-il précisé. Ce qui est loin d’être gagné sachant que, pour plusieurs, la pandémie est déjà derrière.

C’est sans doute là que se trouvera le défi des prochaines semaines : dans cette impression d’être collectivement parvenus au fil d’arrivée, fourbus et lessivés, animés d’une féroce envie de passer au monde d’après, alors qu’il reste encore des efforts à fournir. L’impression est d’autant plus tenace que nous sommes passés d’une logique de gestion du risque collective contraignante à une gestion plus souple reposant sur des gestes individuels, que chacun observe avec plus ou moins d’assiduité et de rigueur.

Pressé de questions concernant une éventuelle préparation des Québécois à des resserrements, le Dr Boileau s’est voulu ferme : l’heure est venue « d’apprendre à vivre avec le virus en continu ». Ce qui suppose aussi, implicitement, de se résoudre à vivre avec un fil à la patte, celui de mesures sanitaires que l’on connaît fort bien, et cela, pour encore plusieurs semaines. Passera ou passera pas ?

Il est trop tard pour convaincre les crédules et les récalcitrants. Aussi bien tout miser sur la majorité engagée de bonne foi dans cette bataille. Dans cet esprit, il apparaît essentiel que la Santé publique redouble de transparence en commençant dès maintenant à parler plus ouvertement de la suite. À savoir ce que cela signifie exactement vivre avec le virus, une fois la menace BA.2 passée.

On peut parier que la population suivra plus volontiers si elle a le sentiment que les gestes demandés sont bel et bien fondés sur la science. Pour cela, il faudra que les décideurs renoncent pour de bon à essayer de chercher un équilibre entre ce que dit la science et l’effet qu’aura, selon eux, cette même science sur l’épiderme des Québécois de bonne volonté. Les décideurs leur doivent bien cela.

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