Piètre français langue seconde

Dans la version amendée du projet de loi 96 « sur la langue officielle et commune, le français » que défend le ministre Simon Jolin-Barrette figure l’obligation pour les étudiants du cégep anglais de réussir trois cours en français dans leur discipline.

Il est bon de rappeler l’origine de cet amendement. En février, lors de l’étude détaillée du projet de loi, le ministre a déposé un amendement voulant qu’un étudiant qui n’est pas un ayant droit anglophone et qui détient donc un diplôme d’une école secondaire française suive et réussisse trois cours en français dans son champ d’études. Comme ce même étudiant doit également réussir l’épreuve uniforme de français, à l’instar des étudiants inscrits au cégep français, cette exigence est parfaitement justifiée. Elle pouvait même contribuer au succès à l’épreuve uniforme, sans lequel l’étudiant ne peut obtenir son diplôme d’études collégiales (DEC).

Or, au moment de l’étude de l’amendement, les libéraux ont présenté un sous-amendement afin que les ayants droit, c’est-à-dire les étudiants qui viennent du réseau scolaire anglais, puissent également « bénéficier » de ces trois cours en français. Il faut dire que parmi les 27 propositions sur la langue que la cheffe libérale, Dominique Anglade, a présentées — sans toutefois que les membres du parti en débattent et les approuvent —, on retrouve cette mesure visant à offrir ces cours en français dans chaque programme d’études à tous les étudiants du cégep anglais. Les députés libéraux, sans doute d’avis que les jeunes anglophones québécois sont les champions toutes catégories du bilinguisme, comme l’ont affirmé en commission parlementaire des représentants de la minorité anglophone, parmi lesquels le directeur général de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec, Russell Copeman, ont peut-être pensé que cette exigence ne ferait que mettre en relief l’excellence linguistique des étudiants issus des écoles anglaises.

Or, ce n’est manifestement pas passé comme lettre à la poste au sein de l’électorat naturel du PLQ. Dès le lendemain, Dominique Anglade retirait son appui au projet de loi 96. Le Parti libéral, malgré les 27 propositions qui ornent toujours son site Internet, n’a plus de politique linguistique qui tienne.

Dans une entrevue accordée au Devoir, le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, a décrié l’amendement libéral. Il prédit que l’exigence, si elle était maintenue, condamnerait des milliers d’étudiants à l’échec et les empêcherait d’obtenir leur DEC, une situation qui risque d’entraîner une « crise sociale ». Même si M. Tremblay se montre alarmiste, ses préoccupations sont réelles.

Selon les données colligées par la Fédération, plus de 35 % des quelque 29 000 étudiants du cégep anglais sont inscrits dans des cours de mise à niveau en français langue seconde. On peut présumer que les étudiants qui ont fréquenté l’école française n’ont, pour la plupart, pas à se soumettre à ces cours de rattrapage. Comme ils comptent pour la moitié des étudiants du cégep anglais, c’est donc dire que 70 % des étudiants issus de l’école anglaise n’ont pas une connaissance suffisante de la langue commune. Pour Bernard Tremblay, il est clair que ces ayants droit ne maîtrisent pas suffisamment la langue de Molière pour réussir trois cours en français.

La Fédération a fourni au Devoir des données sur les étudiants au français chancelant pour quelques programmes dont les diplômés sont en forte demande. Si le gouvernement va de l’avant avec l’exigence des cours en français, des postes dans des domaines où la main-d’œuvre est rare ne pourront être pourvus.

Ainsi, le gouvernement caquiste est aux prises avec des pénuries de main-d’œuvre dans les services de garde. Cependant, plus de 85 % des étudiants en Techniques d’éducation à l’enfance n’atteignent pas un niveau minimal en français. En Techniques de laboratoire, la proportion dépasse la moitié, tandis qu’en Techniques de l’informatique, le pourcentage s’élève à 47 %.

Ce qui est singulier, c’est que dans des formations qui touchent le domaine de la santé, où la maîtrise du français devrait être une condition d’emploi, le nombre d’étudiants ayant une connaissance insuffisante du français est élevé : on parle de 57 % en Techniques de soins infirmiers et de 37 % en Techniques d’inhalothérapie.

Si on se plaint parfois de la piètre qualité de l’enseignement de l’anglais langue seconde, on devrait sans doute se pencher sur celle du français enseigné dans les écoles anglaises. Maintenant que Simon Jolin-Barrette a réussi à placer les libéraux devant leur inconséquence, il devrait demander à son gouvernement d’améliorer l’enseignement du français dans les écoles secondaires anglaises avant d’appliquer prématurément une mesure libérale irréfléchie.

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