À la merci de l’inflation

La hausse du coût de la vie est devenue une préoccupation majeure de la classe politique au Québec et ailleurs. Il y a quelques jours, le premier ministre François Legault a promis que son gouvernement, à la faveur du prochain budget, aiderait les Québécois à faire face à cette poussée d’inflation, et les partis d’opposition y sont allés de leurs propres propositions. Or, en raison des changements apportés en 2019 par le gouvernement caquiste à la fixation des tarifs d’Hydro-Québec — ils sont aveuglément majorés selon l’indice des prix à la consommation (IPC) —, la hausse automatique du prix de l’électricité contribue maintenant à la spirale inflationniste qui frappe la population.

En juin 2019, le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, présentait le projet de loi 34 pour soustraire Hydro-Québec Distribution (HQD) de son obligation de faire approuver ses hausses annuelles de tarifs par la Régie de l’énergie. Au lieu qu’ils soient déterminés par les coûts assumés par la société d’État, les tarifs seraient tout simplement arrimés à l’inflation. Hydro-Québec était soulagée d’un fardeau réglementaire qui l’ennuyait. Elle aurait carte blanche pour développer son réseau, que ce soit pour l’électrification des transports ou encore les programmes de biénergie.

À l’époque, Jonatan Julien répétait que les tarifs, autorisés par la Régie de l’énergie, avaient augmenté au rythme de l’inflation depuis 15 ans. C’était une demi-vérité, puisque cette donnée comprenait un rattrapage en 2003-2004 rendu nécessaire à la suite d’années de gel des tarifs et par le coût plus élevé de l’électricité produite par éoliennes, une énergie dont n’avait pas besoin HQD.

De fait, en 2019, l’année de l’adoption du projet de loi, la croissance tarifaire approuvée par la Régie était de 0,9 %, soit deux fois moins que l’inflation. Avant l’application de la loi, de 2017 à 2019, l’augmentation annuelle moyenne fut de 0,63 %. Pour les trois années suivantes, même en tenant compte du gel des tarifs en 2020, qui constituait une forme de remboursement partiel des trop-perçus par Hydro-Québec depuis 2005, la hausse annuelle est de 1,3 % en moyenne, deux fois plus que les trois années précédentes, quand la loi n’était pas en vigueur. À compter du 1er avril, les Québécois paieront 2,6 % de plus pour leur électricité, soit l’équivalent de l’IPC et quatre fois plus que le rythme annuel entre 2017 et 2019.

Au moment des consultations en commission parlementaire, le projet de loi 34 n’avait reçu aucun appui des représentants des consommateurs, qu’ils soient des clients résidentiels ou industriels. Aucun économiste n’avait loué le gouvernement pour sa trouvaille.

À l’Assemblée nationale en février, tout juste avant la relâche parlementaire, Jonatan Julien a sorti sa cassette de 2019, affirmant que depuis 20 ou 30 ans, les hausses des tarifs d’Hydro-Québec, approuvés par la Régie, étaient corrélées avec l’inflation. La vérité, c’est qu’il n’existe pas de corrélation entre le prix de l’électricité et ceux du beurre, des légumes ou de l’essence ainsi que de tous les autres produits et services qui entrent dans la liste de l’IPC. Le ministre voit une corrélation dans ce qui n’est que l’effet du hasard. D’ailleurs, il y a tout lieu de présumer qu’il ne se croit pas lui-même.

Avec la poussée inflationniste, c’est tout l’édifice de la loi qui est secoué. Ce qui devait s’avérer un long fleuve tranquille s’est transformé en montagnes russes, et la guerre en Ukraine n’est pas seule en cause : les pressions sur les prix existaient avant même l’inqualifiable invasion.

Comme l’explique bien le journaliste économique radio-canadien Gérald Fillion, la loi prévoit que les tarifs d’Hydro-Québec à compter du 1er avril 2023 seront augmentés selon l’IPC moyen — en excluant les boissons alcoolisées, le tabac et le cannabis — entre le 30 septembre 2021 et le 30 septembre 2022. Or, les données de l’inflation sont maintenant disponibles pour les mois d’octobre, novembre, décembre et janvier et montrent un saut de 5,1 %. Et il faut s’attendre à une accélération de l’inflation en raison du conflit ukrainien : certains économistes entrevoient un taux de 6, 7 ou même 8 % pour la période.

En septembre prochain, nous saurons à peu près de quel pourcentage les tarifs d’Hydro-Québec seront « automatiquement » augmentés en 2023. Et en septembre, le Québec sera en campagne électorale. Ce qui n’était pas l’idée du siècle au départ est devenu un handicap pour les caquistes qui cherchent à se faire réélire. Gageons que grâce au budget Girard déposé la semaine prochaine, le gouvernement Legault va allègrement marcher sur la peinture. Ce n’est pas comme si c’était la première fois.

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