Accueillir les Ukrainiens sans oublier les Afghans

Le gouvernement Trudeau a ouvert deux portes d’entrée pour accueillir les Ukrainiens qui voudraient fuir leur pays en guerre. La première consiste à leur octroyer une autorisation pour faire un voyage d’urgence au Canada. L’autre vise l’accélération du processus de réunification familiale qui peut conduire à l’obtention de la résidence permanente.

Dans le premier cas, le ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Sean Fraser, a annoncé la mise sur pied d’un programme spécial qui répond à la situation toute particulière des ressortissants ukrainiens. Il ne s’agit pas de réfugiés à proprement parler, puisqu’on croit que la plupart des Ukrainiens accueillis ne voudront pas s’installer à demeure et immigrer au Canada. Plus de 2 millions d’Ukrainiens se sont rendus dans les pays limitrophes, principalement en Pologne, mais aussi en Hongrie, en Moldavie, en Roumanie et en Slovaquie, avec l’espoir de retourner dans leur pays dès le départ des envahisseurs russes, lorsque la situation reviendra à la normale, si jamais elle revient à la normale…

Une fois au Canada, ces ressortissants auront en poche un permis de travail ouvert ou d’étude ; ils pourront demeurer jusqu’à deux ans en sol canadien. Ils pourront compter sur une diaspora ukrainienne bien établie au pays : en tout, 1,4 million de Canadiens sont d’origine ukrainienne, et c’est à la fin du XIXe siècle que les premiers arrivants ont commencé à peupler les Prairies. C’est dire l’importance des liens historiques qui unissent le peuple ukrainien avec leur terre d’accueil.

L’autorisation de déplacement d’urgence Canada-Ukraine fait l’objet d’une procédure simplifiée par rapport au visa habituel. Ottawa ne renonce cependant pas à toute forme de contrôle, dont la vérification des antécédents et l’enquête de sécurité. Le ministre a assuré que les demandeurs n’auront qu’un simple formulaire à remplir et à fournir des données biométriques. Mais l’exigence du visa demeure, ce que déplorent l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration et les trois partis d’opposition. Ottawa craint que des individus alliés à la Russie qui ont combattu les forces ukrainiennes dans les régions séparatistes du Donbass puissent se faufiler. Ces précautions sont justifiées ; on doit savoir qui on accueille.

Ce qui ne l’est pas, c’est l’incurie d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), aggravée par les silences d’Affaires mondiales Canada. Les vertueux engagements politiques sont contrecarrés par une bureaucratie dépassée par les événements, qui multiplie les ratés et trahit, une fois encore, ses limites. C’est ce qu’illustre un reportage, publié mardi dans nos pages, relatant les déboires d’un citoyen canadien, Luc Chénier, qui n’a pu rentrer au pays avec sa femme ukrainienne plus de deux semaines après avoir déposé une demande de visa supposément simplifiée.

Le gouvernement Trudeau n’a pas posé de limite quant au nombre de ressortissants que le pays pourrait accueillir, mais, pour l’heure, il ne s’attend pas à un afflux important d’Ukrainiens. L’espoir de ces pauvres gens, c’est que l’agression russe cesse rapidement. Mais qui sait comment la situation évoluera, qui sait si cette agression ne sera pas suivie par une occupation marquée par une féroce répression. Il n’est pas impossible que nombre de ces personnes déplacées deviennent des réfugiés qui ne pourront plus revoir leur patrie.

Les demandeurs ukrainiens ne sont pas les seuls à pâtir de la désorganisation des autorités canadiennes. En campagne électorale, Justin Trudeau a promis de porter de 20 000 à 40 000 le nombre de réfugiés afghans reçus au Canada. C’est un engagement que son gouvernement n’arrive pas à tenir. La semaine dernière, Le Devoir rapportait que seulement 7885 Afghans sont arrivés au pays. De son côté, The Globe and Mail a raconté l’histoire de ces réfugiés afghans qui, en route pour le Canada, ont eu le malheur d’aboutir en Ukraine, d’où ils ne parviennent plus à sortir. Ainsi, Jawed Haqmal, avec les 12 membres de sa famille élargie, attend depuis la fin d’août que IRCC traite leurs demandes d’asile. Cet homme a travaillé comme traducteur pour le compte de l’armée canadienne en Afghanistan. Sa vie était en danger dans son pays et elle l’est encore sous les bombes russes. Lui et sa famille sont passés de la terreur des talibans aux périls d’une zone de guerre.

Le gouvernement Trudeau se complaît souvent dans les bons sentiments. Or, les nobles intentions, si elles ne sont pas appuyées par une organisation capable d’agir avec diligence et célérité, suscitent de faux espoirs chez des gens qui, par ailleurs, ont toutes les raisons de désespérer.

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