Le goudron et les plumes

L’offensive en Ukraine de la Russie, ce grand producteur d’hydrocarbures dont dépendent les pays d’Europe, a donné une nouvelle vie au vieux discours conservateur sur le pétrole éthique.

À la suite de l’invasion de l’Ukraine, le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, s’est activé dans les médias sociaux pour affirmer qu’il n’était pas trop tard pour relancer le projet de pipeline Keystone XL abandonné par le président Joe Biden dès son accession au pouvoir.

Les hydrocarbures albertains peuvent contribuer à réduire la dépendance de l’Europe envers le pétrole et le gaz russes, de soutenir aussi Jason Kenney. Non seulement il importe d’assurer la sécurité énergétique de l’Europe, mais plus généralement, il faut remplacer le pétrole provenant de pays dirigés par des potentats comme Vladimir Poutine. Le pétrole des sables bitumineux n’est pas du pétrole sale, comme l’a déjà affirmé François Legault, c’est du pétrole propre parce qu’il n’est pas le produit d’une dictature. C’était l’argument avancé sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper au début des années 2010.

Au diapason de Jason Kenney, le candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada Pierre Poilievre s’est engagé à construire de nouveaux pipelines, une façon, selon lui, d’affaiblir Poutine. Dans les rangs conservateurs, on plaide pour que le projet d’exportation de gaz naturel liquéfié GNL Québec, rejeté par le Bureau d’audiences sur l’environnement (BAPE), renaisse de ses cendres. La semaine dernière, le député conservateur Michael Chong a présenté aux Communes une motion sur des mesures visant l’approbation et la construction de gazoducs dans l’est du pays, car l’énergie « est vitale pour la défense et la sécurité du Canada et de l’Europe ».

Le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Steven Guilbeault, a répliqué en déclarant que la solution aux problèmes énergétiques mondiaux n’est pas d’accroître notre dépendance aux carburants fossiles, mais bien de la réduire. Il a parfaitement raison.

L’invasion de l’Ukraine, et les bouleversements qu’elle a entraînés sur les marchés des hydrocarbures, a occulté rapidement le dernier rapport alarmant du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) qui prévenait, il n’y a même pas deux semaines, que l’humanité est en voie d’annihiler ses chances d’avoir un avenir viable, alors que le réchauffement climatique imputable aux énergies fossiles a déjà provoqué des impacts irréversibles et affecte la vie de « milliards d’êtres humains ». Les dérèglements climatiques s’accélèrent et « tout retard dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et dans l’adaptation aux impacts du réchauffement nous fera rater la brève fenêtre d’opportunité […] qui se referme rapidement ». Comme il est facile pour les conservateurs et l’industrie pétrolière et gazière de faire comme si cette réalité n’existait pas. Ils ne peuvent plus nier l’existence des changements climatiques, comme ils le faisaient il y a quelques années à peine. Ils se contentent aujourd’hui de se mettre la tête dans le sable en défendant, dès que les circonstances s’y prêtent, l’idée insensée qu’il faille accroître la production de pétrole au Canada.

Évidemment, le problème avec ces propositions de construction d’oléoducs et de gazoducs, c’est que la réalisation de ces projets prend du temps. Ils ne représentent donc pas une solution pour remédier à la situation critique dans laquelle se trouvent l’Ukraine et l’Europe à l’heure actuelle.

C’est un des arguments que fait valoir Steven Guilbeault. Mais lui-même connaîtra sous peu son heure de vérité. Le ministre a repoussé de 40 jours la décision qu’il devait annoncer le 6 mars dernier : donnera-t-il oui ou non son aval au projet de la norvégienne Equinor, qui vise à extraire jusqu’à un milliard de barils de pétrole au large de Terre-Neuve-et-Labrador ?

Les libéraux sont divisés à ce sujet. Certains relèvent que ce projet est nettement moins polluant que l’exploitation des sables bitumineux et qu’il constitue l’exemple type d’un projet pétrolier efficace qui émet le moins de gaz à effet de serre possible. Qui plus est, Terre-Neuve, dont les finances publiques sont au plus mal et qui est dirigée par un gouvernement libéral, peut difficilement se passer de cette source de revenus.

Il n’en demeure pas moins que si l’étoile écologiste devenue ministre approuvait un projet dont la conséquence est d’accroître la production de pétrole au pays, il s’attirerait les foudres de ses anciens compagnons d’armes et d’une bonne partie de la population. C’est aux gémonies qu’on le vouerait, c’est au supplice du goudron et des plumes qu’on voudrait le soumettre.

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