Le combat des femmes

En cette journée de commémoration, le combat des femmes s’expose au sens littéral dans les rues de Kiev et ailleurs en Ukraine, où la Russie mène une lutte sans merci, qui défie tout entendement. Des femmes arpentent leur pays arme à l’épaule et au poing, nouvelles guerrières de fortune, déterminées dans leurs convictions et prêtes à se battre.

La bataille. Les luttes. Le combat. Année après année, c’est inévitablement sous cet angle que sont décortiqués les progrès ou les reculs dans le champ miné de l’égalité des droits hommes-femmes. Il est plus rare toutefois qu’on s’attarde aux conditions inhumaines engendrées par la guerre pour les femmes — femmes soldates ayant appris le maniement des armes dans l’urgence ; femmes mères, sœurs, amoureuses, filles, ayant abandonné leur domicile et dû quitter des proches conscrits au combat ; femmes journalistes, dont la mission d’information et de protection de la liberté de presse, pilier de la démocratie, est plus que jamais nécessaire, comme en font foi leurs reportages courageux et vibrants de pertinence.

Les acquis, même gagnés de chaude lutte, sont fragiles. La pandémie a permis de le constater sur un autre front. En deux ans, rappelait récemment le Conseil du statut de la femme, la santé économique des femmes en a pris pour son rhume : pertes d’emplois plus importantes que chez les hommes, taux de chômage légèrement plus élevé, sans compter l’écart défavorable de revenus qui demeure. Une recherche tout juste menée à l’Université Concordia estime que les femmes ont été deux fois plus vulnérables que les hommes, sur le plan de l’emploi, pendant la pandémie.

Dans cette longue période d’isolement et de confinement obligatoires, des femmes déjà fragilisées pour cause de violence conjugale ont durement payé le prix de cette réclusion — certaines même de leur vie. Personne n’a oublié les dix premières semaines de 2021, chacune ponctuée d’un féminicide additionnel, laissant le Québec sans voix.

Le Devoir ajoute une pierre aujourd’hui à ce dossier d’une importance extrême avec une enquête révélant que près de la moitié des hommes qui auraient tué leur conjointe en 2021 étaient déjà connus des tribunaux. Ces récidivistes affichant parfois un parcours parsemé de victimes différentes dans autant de villes distinctes ont récolté les « deuxièmes chances », ont convaincu qui un juge, qui un agent de la paix, que des espoirs de réhabilitation allaient suffire à étouffer un risque pour la société — lire ici d’autres femmes ou encore d’ex-conjointes qui vivent des années durant dans la peur d’être retrouvées par un « amoureux » dangereux.

Les témoignages et récits colligés dans notre enquête donnent des frissons : un récidiviste fiché 51 fois dans le plumitif, dont 11 fois pour des accusations de violence conjugale, a convaincu le juge qu’il ne posait pas de risque pour la sécurité de son ex-conjointe, car il avait l’intention de déménager dans une autre ville. Dix jours plus tard, il l’a tuée, puis s’est enlevé la vie. Un autre a plaidé coupable six fois dans des dossiers de violence conjugale, sur six compagnes différentes, dans six villes distinctes. Sa dernière victime ne savait rien du passé violent de son ex-conjoint, qui purgera une peine de dix ans. C’est notre reporter qui lui a appris qu’il était un récidiviste notoire.

« Combien de fois le système de justice va-t-il donner de deuxième chance ? » a demandé Suzie Levasseur à notre journaliste Améli Pineda. Mme Levasseur sait de quoi elle parle : la maison d’hébergement qu’elle coordonne, à Baie-Comeau, accueille des femmes « présentant un haut risque de se faire assassiner ». L’année 2021, hélas, vient démontrer avec son triste tableau l’importance d’évaluer le potentiel de dangerosité des agresseurs en tenant compte de l’ensemble de leur dossier, ce qui — incroyable, mais vrai — est loin d’être toujours fait, comme le notait le Comité d’examen sur les décès liés à la violence conjugale du Bureau du coroner dans son premier rapport.

L’évaluation du risque de récidive n’est pas une science exacte, on en convient. Toutefois, la protection du public serait mieux servie si on se dotait de meilleurs services de soutien pour les agresseurs, un secteur encore pauvre malgré les appels en ce sens. Dans son premier rapport assorti de 190 recommandations, le Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale suggérait d’ailleurs de faire un état des lieux à ce chapitre, car l’absence de données va de pair avec le désert de services.

Québec vient de franchir un pas intéressant en permettant le bracelet antirapprochement, cet outil électronique de géolocalisation permettant de relier le contrevenant à la victime pour veiller à ce que les ordonnances de la cour soient respectées. Il s’agit là d’une mesure bénéfique pour les femmes qui accepteront ce dispositif de reprise de contrôle de leur vie et de diminution de la peur constante dans laquelle certaines vivent jour et nuit. Un outil dans l’arsenal de ces femmes qui mènent le combat de leur vie.

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