Refondation et recours au privé

Le gouvernement caquiste prépare une « refondation » du système de santé, où le privé aura une plus grande place afin d’améliorer l’accessibilité aux soins.

C’est ce qui ressort d’une entrevue que Martin Koskinen, le chef de cabinet de François Legault, a accordée récemment au Devoir. Il ne s’agit pas d’abandonner l’universalité du système de santé — un de ses principes sacrés —, mais plutôt de recourir à des cliniques privées pour qu’elles augmentent l’offre de soins, notamment en matière d’interventions chirurgicales dites électives, qui ne le sont plus si elles ont été trop longtemps repoussées.

En insistant sur l’apport du privé en santé, le stratège a peut-être voulu anticiper les coups que la Coalition avenir Québec recevra d’Éric Duhaime et de son Parti conservateur du Québec. Il se trouve que le parti de droite propose aussi de recourir davantage au privé. Le PCQ souhaite qu’on donne le choix à la population de se faire soigner dans le réseau public ou encore dans des cliniques privées, mais aux frais de la Régie d’assurance maladie du Québec (RAMQ). Comme le proposait l’Action démocratique du Québec à l’époque, le réseau privé serait appelé à se substituer au réseau public si des délais maximaux pour obtenir un traitement ou une opération étaient dépassés.

En Suède — c’est l’exemple cité par le PCQ —, des cliniques, et même des hôpitaux privés, fournissent des services payés par le régime public d’assurance maladie et livrent ainsi une concurrence au réseau public.

D’entrée de jeu, il est bon de souligner que le système de santé québécois s’appuie déjà largement sur le secteur privé. Les médecins sont des travailleurs autonomes, qui jouissent d’un statut fiscal d’entreprises à but lucratif. Plusieurs centaines de millions sont ainsi soustraits à l’impôt.

Lorsque les médecins travaillent dans les hôpitaux, ils demeurent des entrepreneurs, à qui le réseau public fournit l’infrastructure et le personnel de soutien (infirmières, techniciens, personnel administratif, etc.). Subventionnés par l’État, les groupes de médecine familiale (GMF) sont des entités privées. En dehors des hôpitaux, les médecins spécialistes offrent souvent leurs services dans des cliniques dont ils sont actionnaires.

Déjà, le gouvernement québécois fait appel à des centres médicaux spécialisés, comme Chirurgie DIX30 et Rockland MD, pour des interventions électives. Durant la pandémie, ce recours s’est accentué.

Ces cliniques privées, qui travaillent à la chaîne pour ainsi dire, affichent une grande productivité. Il faut toutefois rappeler qu’elles se chargent de cas qui ne sont pas trop lourds et qui ne présentent pas un risque élevé de complications.

Comme le rapportait récemment Le Devoir, près de 159 000 Québécois garnissent les listes d’attente pour des interventions chirurgicales. Plus du tiers y croupit depuis plus de six mois. Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement caquiste envisage d’appeler en renfort ces cliniques spécialisées.

Dans ce domaine, la modération s’impose. Ces cliniques comptent sur des médecins spécialistes qui viennent du réseau public et qui souvent y travaillent toujours. Même chose pour le personnel infirmier qui, s’il ne se retrouvait pas dans ces cliniques, occuperait les mêmes fonctions dans un hôpital. On ne peut multiplier les pains.

C’est aussi la voie de la paresse. Le réseau public aurait tort d’y voir un moyen de se dispenser d’améliorer ses pratiques et d’augmenter son efficacité. Exploiter au maximum les capacités des établissements publics, c’est un chantier prioritaire. Il faut aussi rappeler le gouvernement Legault à sa promesse de revoir à la baisse la rémunération excessive des médecins.

En misant trop sur le privé, le régime public s’exposerait à une perte d’expertise et de ressources humaines. En outre, tous les gains en productivité, plutôt que de revenir à l’ensemble de la population, aboutiraient dans les goussets d’actionnaires choyés qui ne prennent aucun risque.

Le PCQ envisage d’aller plus loin en permettant aux Québécois de se retirer de la couverture publique pour se payer une assurance privée, un peu comme aux États-Unis. Sans le dire carrément, c’est l’introduction de la médecine à deux vitesses. Pour les tenants de cette doctrine, les traitements et les interventions chirurgicales que des citoyens mieux nantis se paieraient représenteraient un volume de soins dont le réseau public serait déchargé. Or en matière de santé, le système américain, qui couvre mal une bonne partie de la population, accule des gens malades à la faillite et coûte cher, n’est pas un exemple à suivre. Il faut comprendre que le gouvernement Legault n’a aucune intention d’emprunter cette voie. Et c’est tant mieux.

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