Un jour est un jour de trop

Le premier ministre Justin Trudeau a affirmé que les mesures d’urgence ne seraient pas maintenues « un jour de plus que nécessaire ». Au lendemain du vote aux Communes, elles sont déjà en place depuis un jour de trop.

Le gouvernement n’a pas fait la démonstration que le recours à la Loi sur les mesures d’urgence était nécessaire pour mettre un terme à la manifestation d’Ottawa et aux blocus économiques à Coutts, Windsor, Surrey et Emerson. Alors que les députés votaient à 185 voix pour et 151 voix contre, lundi en soirée, les rues d’Ottawa étaient revenues à leur légendaire réputation de calme plat, et les marchandises circulaient de nouveau librement entre le Canada et les États-Unis. C’est bien la preuve que les policiers disposaient dans le Code criminel des leviers nécessaires pour démanteler les barricades et arrêter les fautifs. Il leur manquait des renforts, une stratégie, et de la volonté, une volonté qui a cruellement fait défaut lors des premiers jours de la crise.

L’organisation et la détermination des instigateurs du pseudo-convoi de la liberté ne peuvent expliquer à elles seules le succès de l’occupation de 24 jours devant le parlement. Par un ahurissant mélange d’incompétence et de complaisance, les forces policières ont permis au noyau dur de s’incruster. La propension des policiers à minimiser la menace de l’extrême droite et leur tiédeur à enquêter sur les groupes et individus qui se réclament de la haine de l’autre est un phénomène inquiétant. Les élus devraient s’y intéresser davantage dans le cadre d’un examen public. Sans se mêler des enquêtes policières, ils sont en droit de demander à la police de rendre des comptes dans le cadre d’un forum public, d’abord sur sa gestion de la crise, et ensuite sur le degré de sérieux qu’elle accorde à l’extrême droite. Même si celle-ci est minoritaire et parfois extravagante dans ses délires d’illuminés, il faut la prendre au sérieux lorsqu’elle en appelle à un renversement du gouvernement, à l’assassinat de ses représentants élus et à l’abolition de la « dictature sanitaire ».

Toutes proportions gardées, le Canada n’échappe pas à la flambée de populisme, de ressentiment à l’égard des institutions et de complotisme qui perturbe le débat démocratique aux États-Unis depuis l’avènement du trumpisme. L’épisode qui vient de se conclure à Ottawa est un retentissant signal d’alarme. Il devrait forcer les forces policières à faire preuve d’une plus grande vigilance dans la collecte du renseignement criminel et les enquêtes sur l’extrême droite.

Ramené dans ce contexte plus large, le recours à la Loi sur les mesures d’urgence s’apparente à un geste de désespoir du gouvernement Trudeau et de son principal allié, le NPD, qui semblent secoués par le déferlement de hargne et la contestation du libéralisme. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a d’ailleurs justifié son appui par une volonté d’arrêter le mouvement et de dissiper la menace qui plane sur la démocratie. Il est illusoire de penser que l’objectif ambitieux sera atteint. Ce mouvement grouille et grenouille sur les réseaux sociaux. Il se faufilera bien aisément sous le filet de sécurité que procure l’état d’urgence. Les raisons invoquées par le gouvernement sont ténues. Les camionneurs en colère pourraient revenir, nous dit-on. À ce compte, il faudra maintenir l’état d’urgence en permanence, où jusqu’à ce que le dernier 18-roues soit retiré de la circulation !

La loi ne devrait pas être utilisée pour endiguer des menaces appréhendées, mais pour répondre à une situation de danger imminent. Le premier ministre n’a qu’à faire une promenade sur Wellington pour constater de visu que l’urgence est passée. La fragilité du socle sur lequel repose l’argumentaire libéral était évidente lors du débat aux Communes. À moins d’une heure du vote, comme l’a fait remarquer le député du Bloc québécois Alexis Brunelle-Duceppe, aucun élu libéral n’était en mesure de dire si le gouvernement serait forcé de démissionner en cas de revers.

Ainsi, les élus ont voté pour les mesures d’urgence, un peu comme s’il s’agissait d’un vote de confiance, dans des proportions qui restent à élucider. C’est une déception de plus de la part des libéraux et de leur filiale du NPD. Le Sénat, ce contrepoids dont le premier ministre vante l’indépendance, avalera-t-il pareille couleuvre ?

D’aucuns diront que la Loi sur les mesures d’urgence permet au moins de saisir les actifs financiers des organisateurs et de couper court à leurs velléités de croissance. Si cet objectif est aussi important que le prétend le gouvernement, ce dernier n’a qu’à modifier la Loi sur le recyclage des produits de la criminalité et le financement des activités terroristes pour y inclure l’utilisation de plateformes de sociofinancement par les groupes d’extrême droite. Il s’agirait d’ailleurs d’une belle façon d’empêcher que le mouvement prenne de l’ampleur avec le soutien financier étranger. Dans une société démocratique, la saisie des actifs financiers ne devrait pas être assujettie à l’arbitraire policier. L’opération devrait être encadrée par une loi, et soumise à un contrôle judiciaire.

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