Les incrédules

Le passeport vaccinal ne sera plus. Un peu interloqués d’apprendre si tôt la mise à l’écart graduelle de cet outil qu’on nous présentait il y a peu comme une nécessité suprême, nous voilà incertains. L’incrédulité, c’est peut-être le prix à payer lorsqu’une gouvernance en dents de scie a rendu la population méfiante. Quand le train des bonnes nouvelles passe, on hésite à sauter dedans.

Le moral des Québécois n’est pas encore tout à fait remis du changement de cap du temps des Fêtes, où, rappelons-le, une promesse de retrouvailles et d’effusions familiales s’est muée en confinement extrasévère. La semaine dernière encore, Québec affirmait ne pas envisager le retrait du passeport vaccinal avant la mi-mars. Or, dès aujourd’hui, pour entrer dans une succursale de la SAQ ou de la SQDC ou encore un magasin grande surface, il ne sera plus nécessaire de montrer patte blanche. Les lieux de culte suivront une semaine plus tard, et le 14 mars, ce sera jour de libération : le passeport servira aux voyageurs, mais pour vaquer à ses occupations sociales, il ne sera plus utile.

Jusqu’à ce qu’il le redevienne ? Nous ne sommes pas à l’abri d’un autre virage imprévu signé COVID-19. Omicron ne figurait sur aucun écran puis, en l’espace de quelques semaines, il a changé la face du monde, littéralement. En outre, on ne doit jamais oublier qu’au Québec, le système de santé s’apparente à un véritable château de cartes. Nous sommes toujours à 400 lits d’une catastrophe. À la question d’un reporter qui lui demandait mardi s’il avait le sentiment que son équipe allait payer le prix politique de « nombreux changements de cap », le ministre de la Santé, Christian Dubé, a répondu que la santé des Québécois avait toujours guidé les actions de son gouvernement. Ajoutons à cette réponse un léger complément : l’occupation des lits aux soins intensifs est le véritable baromètre. Celui qui nous fait passer en moins de deux mois de l’imposition d’un couvre-feu à l’extinction du passeport vaccinal.

La Santé publique côtoyait le politique mardi au point de presse, car ce sont les données dont dispose désormais l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) qui ont permis au ministre Dubé d’annoncer son plan de « sortie de crise ». Non, le chant des klaxons de camions et la menace de manifestations additionnelles prévues cette fin de semaine à Québec n’y sont pour rien, du moins, c’est ce qu’on nous assure. L’embellie côté hospitalisations, l’assurance que 25 % de la population du Québec a contracté la maladie au cours des deux derniers mois, les taux de vaccination, la virulence moins élevée d’Omicron malgré une contagion plus forte : tout cela concourt à rassurer les autorités, qui ont donné le feu vert pour une rétrogradation du passeport vaccinal. Celui-ci a traversé sa durée de vie « utile ». Merci pour les services rendus, on vous rappelle au besoin.

Voilà quelques semaines qu’on nous prépare tranquillement à cette étape où l’on « vivra » avec le virus. C’est que l’endémie, soit côtoyer une maladie et tolérer sa présence comme celle d’un phénomène habituel, ne commande plus des actions extraordinaires. Mais on ne déprogramme pas la psyché humaine en un calendrier qui tient sur quelques jours. Il faudra peut-être plus de temps à certains avant de se sentir rassurés au moment d’entrer dans un lieu où le passeport vaccinal n’est plus exigé, même si on a bien compris que le fait d’avoir deux doses de vaccin ne nous dispense aucunement de contracter la maladie.

D’ailleurs, comment le milieu culturel réagira-t-il à cette annonce — les salles de spectacle seront libérées du passeport le 14 mars, après avoir compté parmi les milieux les plus durement secoués par les restrictions sanitaires au fil des mois ? Il y a deux semaines à peine, Le Devoir révélait que les quatre plus grands musées du Québec imploraient la ministre de la Culture, Nathalie Roy, de leur permettre d’exiger eux aussi le passeport vaccinal pour filtrer les visiteurs. Raison ? Les visiteurs le demandaient, et certains, déçus de ne pas bénéficier de cette protection, rebroussaient mêmechemin, insatisfaits de ne pas trouver meilleur sentiment de sécurité. Certains publics peineront peut-être davantage à reprendre les habitudes d’antan sans ces protections auxquelles ils se sont accrochés.

Quand pourrons-nous dire « bas le masque » ? Celui-là demeure obligatoire, mais si d’aventure l’embellie sanitaire se poursuivait, il pourrait aussi tomber au printemps, et devenir une mesure de protection individuelle choisie par les citoyens, sans caractère obligatoire. Deux ans d’enfermement, de contraintes dictées par les autorités et de revirements de situation déroutants ont laissé des stigmates dans cette sociologie de la pandémie, qu’il sera fascinant d’ausculter plus tard. Quand vient le moment de briser leurs chaînes, les incrédules hésitent, incertains tout à coup de vouloir replonger dans un grand bain de liberté.

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