Distinguer le bruit de la fureur

Le mouvement des camionneurs qui a convergé vers Ottawa durant le week-end a moins à voir avec l’obligation de vaccination de ceux-ci qu’avec un ras-le-bol fourre-tout d’une partie infime de la société, farouchement libertaire, qui en a assez des mesures sanitaires. Le joyeux carnaval est à la droite ce que le mouvement Occupons Montréal de 2011 fut à la gauche. Une collection de groupes et d’individus hétéroclites exulte dans l’exercice d’un contre-pouvoir porteur d’un espoir de changement radical.

Au moment où ces lignes étaient écrites, les débordements et l’insurrection appréhendés n’avaient pas eu lieu, quoique le véritable test pour le caractère pacifique de ce mouvement viendra dans les prochains jours avec la dispersion inévitable des manifestants et le retour des députés aux Communes. Les journalistes sur le terrain à Ottawa, insultés et menacés, ont décrit une fin de semaine oscillant entre l’exultation et l’exaspération de la part des milliers de participants. Nous sommes loin de l’insurrection du 6 janvier 2021 aux États-Unis, dont certains commentateurs évoquaient le spectre. Ni morts, ni attaques en règle contre les forces de l’ordre, ni irruption forcée dans l’enceinte du parlement. Tout au plus des doigts d’honneur et des banderoles honteuses à l’endroit du premier ministre, Justin Trudeau, des violations subversives de l’obligation de porter le masque, du vandalisme sur des monuments et des critiques des mesures sanitaires qui frôlent le simplisme quand elles ne tombent pas tout simplement dans le déni. C’est un bruit de fond ambiant, détestable, mais certainement pas nuisible au point qu’il faille céder à la panique.

La parade passera. Mais à la différence du mouvement Occupons Montréal, le convoi des camionneurs a été coopté par l’extrême droite. L’Alliance canadienne du camionnage (ACC) s’est dissociée du pseudo « convoi de la liberté ». Selon les estimations, de 85 % à 90 % des 120 000 membres de l’ACC sont déjà vaccinés. Un problème qui touche moins de 18 000 camionneurs n’aurait jamais généré une si grande déferlante sans que des forces externes injectent leurs sinistres ambitions dans le mouvement. Le groupe Canada Unity, principal organisateur du convoi, propose le renversement du gouvernement sur la base d’une théorie farfelue des pouvoirs conférés à la gouverneure générale et au Sénat.

C’est de cette fureur qu’il faut se préoccuper et c’est elle qu’il faut dénoncer avec véhémence. Théoriser sur la jovialité et la bonhomie générale des manifestants, tout en gommant ces gênantes expressions de haine et de complotisme qui ont émergé à travers la clameur populiste, relève de la lâcheté intellectuelle. Ce n’est pas tous les jours qu’une manifestation dans la capitale nationale attire des pleutres qui brandissent des croix gammées ou qui fantasment ouvertement sur le renversement d’un gouvernement élu. On ne peut passer sous silence l’immoralité abjecte de ceux qui profitent de la détresse engendrée par l’urgence sanitaire pour tenter de déstabiliser les institutions démocratiques canadiennes et attiser la division, la haine et le rejet de l’autre.

Certains leaders politiques ont choisi d’analyser la situation avec une étroitesse d’esprit qui frôle l’indécence. Le chef du Parti populaire, Maxime Bernier, n’affiche aucune honte à se pavaner dans une manifestation où s’affichent les sympathies au mouvement néonazi. Chez les conservateurs, l’ex-chef Andrew Scheer a appuyé le mouvement, qualifiant le premier ministre Trudeau de « plus grande menace à la liberté au Canada ». Le critique des finances et poids lourd du parti, Pierre Poilievre, s’est entretenu avec les camionneurs pour leur témoigner son soutien. Poilievre n’a vu que des gens « pacifiques, doux et patriotiques ».

Contesté vivement au sein de son parti, le chef conservateur, Erin O’Toole, a aussi rencontré les organisateurs loin du cœur d’Ottawa. Ses appels pour que les extrémistes se désistent de la manifestation et sa condamnation de la haine et de la violence sont survenus trop tard. S’il était si préoccupé par les éléments indésirables du mouvement, il aurait fait comme le premier ministre ontarien, Doug Ford, ou les leaders de l’opposition, Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet. Il serait resté à l’écart.

N’ayant pas peur de l’hyperbole, O’Toole a affirmé qu’il n’avait jamais vu le Canada aussi divisé qu’aujourd’hui, alors que 91 % de la population a eu une première dose du vaccin, et 88 % une deuxième dose. C’est une minorité qui s’agite et à laquelle le Parti conservateur donne une attention démesurée, au péril d’un aveuglement volontaire qui poussera la formation à la périphérie de la pertinence.

Le mouvement des camionneurs aura au moins servi à exposer la turpitude des conservateurs et leur lente et inquiétante marche vers le populisme antisanitaire. Voilà qui ne promet rien de bon pour le futur proche d’Erin O’Toole et l’avenir des conservateurs comme solution de rechange aux libéraux.

À voir en vidéo