Fédérer les enragés

Si on en juge par l’attention médiatique qu’il a suscitée, le nouveau chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), Éric Duhaime, a connu une excellente semaine. Ne craignant pas la controverse, il a réussi à faire parler de lui, ce qui, pour un politicien à la tête d’un parti ayant recueilli un maigre 1,5 % des votes aux dernières élections, est un exploit.

Depuis qu’il dirige le PCQ, soit depuis avril 2021, la formation, au rayonnement confidentiel quand l’homme d’affaires Adrien Pouliot en était le chef, a fait le plein de membres. Alors qu’il ne comptait que 600 membres, le parti d’Éric Duhaime aurait incité 46 000 électeurs à grossir ses rangs, selon le dernier décompte, grâce notamment à une activité énergique sur les réseaux sociaux.

La recette d’Éric Duhaime, c’est un populisme de droite qui s’en prend aux élites, aux médias traditionnels, au gros gouvernement, ce qui est assez convenu. Mais l’ancien animateur à la radio privée de Québec exploite aussi un filon clivant : dénoncer les mesures sanitaires, défendre ce qu’il a appelé « les sacrifiés de la COVID ».

Comme on peut le lire dans sa biographie laudative écrite par son ami Frédéric Têtu et intitulée Envers et pour tous, Éric Duhaime s’est lancé à l’été 2020 dans la diffusion de vidéos en direct sur Facebook et d’une série d’entrevues avec « des gens dont la vie fut brisée par les mesures sanitaires ». En août de la même année, il participe à l’organisation d’une manifestation qui a réuni devant l’Assemblée nationale 3000 opposants à l’obligation du port du masque pour les élèves de l’école primaire.

Éric Duhaime a ainsi choisi de se faire le porte-voix des antivaccins et de recueillir l’appui de complotistes. La venue d’Anne Casabonne, cette comédienne qui a qualifié en septembre dernier le vaccin de « grosse marde », n’a fait qu’allonger la liste de membres du PCQ, selon les dires de son chef. Même l’apparition arrosée de la transfuge Claire Samson à ses côtés dans une diffusion sur le Web n’a pas semblé l’indisposer. Il semble avoir fait sien l’adage : « Parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en. »

Le chef conservateur entend exploiter les « nouveaux clivages », titre d’un texte d’opinion qu’il a signé dans La Presse. Finies les divisions entre souverainistes et fédéralistes et entre les tenants de la gauche et de la droite, les Québécois seraient divisés entre les gens du peuple qui souffrent des mesures sanitaires, comme cette « mère monoparentale dans un 4½ de HLM », et les privilégiés qui s’en tirent bien, le banlieusard qui « vit dans un bungalow spacieux » et qui possède au surplus un chalet, ces « élites politiques et médiatiques » qui défendent les mesures sanitaires et qui connaissent « des moments professionnels stimulants » tout en recevant leur plein salaire.

Éric Duhaime est un communicateur efficace qui sait alimenter la polémique. Mais c’est aussi un stratège et un organisateur politique de grande expérience. Pendant dix ans, il fut conseiller politique au Bloc québécois, travaillant notamment avec Gilles Duceppe. Il a aussi fait partie du cercle rapproché de Mario Dumont à l’Action démocratique du Québec et a même été conseiller du chef de l’Alliance canadienne, Stockwell Day.

Intelligent comme un singe, Éric Duhaime sait parfaitement ce qu’il fait quand il est question de prise de positions et de communication politiques. Sa dénonciation du « bluff » de François Legault au sujet de la contribution santé imposée aux récalcitrants, si elle est en même temps une observation qui se défend, n’en était pas moins un message à ses partisans non vaccinés : ne vous soumettez pas à cet autoritarisme vaccinal, ce sera sans conséquence.

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, féroce antivax, ne s’est pas fait vacciner. Pas plus fou qu’un autre, Éric Duhaime, lui, est vacciné. Ce qu’il dit défendre, c’est le libre-choix. Après tout, c’est un libertarien, même si son biographe, dans une tentative tortueuse de recentrage, le présente comme un adepte du libéralisme classique.

Le dernier sondage de la firme Léger, publié par Québecor cette semaine, montre que le PCQ a progressé rapidement. Il peut compter sur 12 % des intentions de vote chez les francophones, et 22 % dans la région de Québec. Ce qui est révélateur, c’est que cet appui, à 76 %, provient des électeurs « très insatisfaits » du gouvernement Legault, alors que ceux-ci ne constituent que 21 % des répondants.

Sciemment, le stratège populiste a choisi le camp des antivaccins, des grands insatisfaits, voire des enragés. Sans s’embarrasser de scrupules, Éric Duhaime trouve son intérêt à exploiter, voire à alimenter la grogne de ce qu’il appelle le peuple. Ce n’est rien pour encourager la cohésion sociale. Osons croire que cette exploitation de la misère humaine à des fins tactiques ne lui réussira pas à terme.

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