Nouveau départ

Vivre d’espoir, ne s’agit-il pas du leitmotiv de milliers d’aspirants réfugiés espérant trouver accueil au Québec et quitter la misère et l’insécurité de leur terre d’origine ? Avec la réouverture cette semaine du programme collectif de parrainage de réfugiés, suspendu deux fois par Québec au cours des cinq dernières années pour soupçons de fraude, il faut faire acte de foi et espérer, à l’instar des futurs demandeurs, que ce programme essentiel fonctionne, dans sa nouvelle version, avec humanité, efficacité et droiture.

Les nouvelles règles du jeu dévoilées cette semaine par le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) prévoient plusieurs modifications qui sont de bon augure : l’addition de places — 825 demandes d’engagement seront acceptées par le Québec, contre 750 par le passé — ; la mise au ban de 18 organismes interdits de parrainage pendant un an en raison de la transmission d’informations trompeuses ou fausses ; et la sélection des demandes par tirage au sort, pour éviter le bazar des dernières années. Grâce à tout cela, il est possible d’envisager l’avenir avec optimisme, mais c’est en passant le test de la réalité que les autorités responsables pourront pleinement convaincre.

S’il reste un couvert de méfiance, c’est que le passé n’est pas léger dans le dossier crucial de l’accueil des réfugiés au Québec. L’ouverture des « vannes » en 2015 par le gouvernement tout juste élu de Justin Trudeau, qui visait à favoriser l’accueil de réfugiés syriens, et la décision du Québec d’emboîter le pas à cette décision politique humanitaire ont finalement fait naître un marché frauduleux où des groupes ont flairé dans une opération destinée à sortir des gens de la misère humaine le parfait contexte pour « faire la piasse ». Des Syriens fortunés se seraient ainsi glissés soudainement dans les demandes prioritaires, moyennant une rondelette somme versée à des consultants avides.

Une enquête des collègues du Devoir pointe un des groupes que le MIFI a placés sur sa liste noire et permet de conclure à un réel détournement de programme humanitaire. Sautant littéralement sur la manne, Parrainage réfugiés du Grand Montréal (PRGM) aurait ainsi multiplié l’ouverture de dossiers de demandeurs d’asile, exigeant des sommes excédant largement les quelque 200 $ à 300 $ normalement autorisés pour assurer le respect de la réglementation chapeautant le processus (« nul ne peut tirer profit, sous quelque forme que ce soit, d’un engagement souscrit en faveur d’un ressortissant étranger et des membres de sa famille qui l’accompagnent, notamment par la perception d’intérêts sur un placement, la perception de frais ou l’acceptation d’un don », Règlement sur l’immigration au Québec, article 95). Près d’une vingtaine d’organismes au total sont dans la mire de Québec, mais certains vocifèrent et contestent le fait d’être associés à de mauvais joueurs ne respectant pas l’éthique et la moralité du programme. PRGM, de son côté, nie avoir été malveillant dans cette affaire.

La malveillance tentera toujours de se frayer un chemin là où on lui laisse un espace pour se déployer. Comment expliquer autrement qu’au Québec, le marché des réfugiés, des travailleurs étrangers temporaires et des étudiants étrangers soit devenu le royaume des profiteurs ? Dans les zones grises associées aux règlements et aux lois, on a vu se développer un marché parallèle dicté par un certain profit à faire sur le dos des étrangers et des moins bien nantis — ô paradoxe —, le tout souvent empreint d’accrocs immenses à tout sens d’humanité. L’absence de mécanismes de régulation et de surveillance adéquats a laissé cette courtepointe malsaine couvrir de grands pans de nos programmes d’accueil d’immigrants. Il n’y a là rien pour s’enorgueillir.

On ne compte plus les histoires d’horreur où des travailleurs étrangers temporaires ont vu leurs droits bafoués, obligés de vivre dans des conditions de logement indécentes ou dans un contexte de sécurité au travail contrecarrant les lois et règlements. Les dernières années ont aussi révélé des pratiques douteuses en ce qui concerne le recrutement des étudiants étrangers, particulièrement en provenance de l’Inde : des collèges et des agences de recrutement se sont disputé des candidats ayant payé une fortune pour une formation parfois bancale. Quant aux demandes de parrainage, elles ont fait plus d’insatisfaits que d’heureux au fil du temps, mais qu’il y fut associé une quelconque manigance frauduleuse laissant des démunis sur le carreau est proprement inacceptable.

Le premier test du réel passera par le tirage au sort, méthode qu’a choisie Québec cette année pour recruter les élus. Cette façon de faire avait été délaissée au profit d’un système du premier arrivé, premier servi, qui a donné lieu à un fiasco, on s’en rappellera : après une année désastreuse ayant mis en scène des demandeurs passant des heures dehors, on avait imaginé le recours obligatoire aux coursiers, pour vivre un nouvel échec. Il semble que le tirage au sort garantira une forme d’équité tout en évitant les scènes chaotiques. C’est du moins ce qu’il est permis d’espérer de ce nouveau départ.

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