Remédier à notre échec collectif

La commissaire à la santé et au bien-être, Joanne Castonguay, a livré un constat rigoureux et implacable sur les manquements qui ont conduit à l’hécatombe dans les CHSLD lors de la première vague de COVID-19, au printemps 2020. Mais surtout, elle propose que le gouvernement du Québec revoie en profondeur les finalités et la gouvernance du système de santé.

Alors qu’on a défilé devant la coroner Géhane Kamel pour affirmer que le réseau de la santé avait un plan pour affronter la pandémie, Joanne Castonguay révèle plutôt que le réseau de la santé était mal préparé, que son plan n’était pas à jour et que la vigie qu’il exerçait sur la progression de la COVID-19 était déficiente. Les autorités n’ont donc pas tenu compte, dès la semaine du 22 mars 2020, une semaine après le déclenchement de l’état d’urgence sanitaire, du « signal précoce » qui montrait que dans les CHSLD ainsi que dans les résidences privées pour aînés (RPA), la situation se dégradait rapidement. Tant la Direction de la santé publique que le ministère auraient dû revoir dès lors leur stratégie, qui était de se consacrer aux hôpitaux. Les « milieux de vie », comme on les désigne, ne figurent pas dans les priorités du ministère, souligne la commissaire.

Son rapport, qui comporte deux parties et compte près de 300 pages, contient des statistiques qui illustrent de façon accablante les conséquences de cette indifférence. Durant la première vague québécoise, qui s’est étalée du 25 février au 11 juillet 2020, près des deux tiers des 5718 décès ont eu lieu dans les CHSLD, les RPA et les ressources intermédiaires. L’excès de mortalité, la mesure appropriée pour dénoter la gravité de la vague, était de 34 % dans les CHSLD et de 15 % pour l’ensemble du Québec. Ce taux, c’est le plus élevé parmi toutes les provinces canadiennes.

Le rapport établit une « ligne de temps » des faits marquants survenus au début de la pandémie, notamment les développements majeurs qu’ont connus ici comme à l’étranger les connaissances scientifiques sur le virus. La commissaire relève la « considération tardive » des évidences, dont faisaient état les premières études, relativement aux risques encourus par les personnes âgées, à la transmission du virus par les personnes asymptomatiques et à l’efficacité du masque.

Au sein du pléthorique organigramme du système de santé québécois, la Santé publique figure en bas de liste, une fonction dont on se rend compte aujourd’hui du caractère capital. À la queue du peloton au Canada, le Québec est un des États du monde développé qui dépense le moins par habitant en santé publique, note le rapport. Il est temps que ça change, dans un contexte où le monde doit se préparer à l’apparition d’autres virus délétères.

Comme nous l’écrivions, le directeur national de santé publique doit jouir d’une plus grande indépendance par rapport au pouvoir politique. C’est l’avis de la commissaire. Le public doit pouvoir distinguer les avis scientifiques des décisions politiques.

S’impose d’emblée la mise en œuvre des recommandations de la commissaire concernant le déploiement à court terme d’une stratégie nationale intégrée de préparation aux risques sanitaires et la mise à l’essai annuelle d’un plan de gestion de crise. Cette stratégie comprend un plan d’approvisionnement en équipements de protection, qui ont outrageusement manqué lors de la première vague.

Mais ce sont ses recommandations à plus long terme que le gouvernement doit considérer. La commissaire n’est pas la fille de Claude Castonguay pour rien. Elle rappelle que la plupart des lacunes de notre système de santé sont connues, mais que « les décisions n’ont pas suivi ». Les rapports se sont empilés sur les tablettes, notamment le rapport de son père commandé par le gouvernement Charest et celui de la commission Clair. La recommandation — formulée il y a 20 ans ! — d’informatiser les données en santé est restée lettre morte, et c’est au tour de l’actuel ministre de la Santé, Christian Dubé, de s’atteler à cette indispensable modernisation.

Joanne Castonguay estime que la gouvernance du ministère de la Santé est la cause fondamentale de « notre échec collectif » lors de la première vague, cette centralisation et cette insistance sur les volumes de production et le respect des coûts. Le ministère doit sortir de cette ornière et orienter ses actions vers « les résultats qui comptent pour les gens », sur la « valeur » des soins. C’est une autre façon de parler d’un système axé sur l’usager, sur le patient, sur la santé de la population. Il y a fort à parier que Christian Dubé comprend parfaitement bien que c’est la voie à suivre. C’est maintenant à lui de jouer.

À voir en vidéo