L’après-Aung San Suu Kyi

Cela fait presque un an que la caste militaire au Myanmar a mis fin à la « transition démocratique » en trompe-l’œil à laquelle aura accepté de se prêter Aung San Suu Kyi pendant les années 2010.

La répression n’a pas fléchi depuis le coup d’État du 1er février 2021 : la junte continue d’en user de la façon la plus aveugle et la plus violente qui soit contre les civils et l’opposition, suivant la logique du « tous terroristes ». Les informations qui circulent font état d’épouvantables massacres contre les ethnies minoritaires qui constellent le Myanmar, mais aussi maintenant d’exactions contre la majorité bamar, dont, pourtant, font partie la plupart des soldats de Tatmadaw, la sinistre armée myanmaraise. La Ligue nationale pour la démocratie (LND) de Suu Kyi est décimée : ses membres emprisonnés meurent par dizaines sous la torture, dit l’ONU.

Quant à Aung San Suu Kyi, tenue au secret à Nay Pyi Taw, la capitale, elle vient d’être condamnée à quatre années additionnelles de détention sous des accusations évidemment tirées par les cheveux : celles d’avoir porté atteinte aux lois d’import-export (posséder des talkies-walkies) et aux restrictions sanitaires (saluer de la main des partisans qui passaient devant chez elle en voiture). Le ridicule ne tuant malheureusement pas, d’autres procès non moins absurdes attendent l’égérie de la cause démocratique, au terme desquels elle risque des décennies de prison. Peu probable que la « dame de Rangoun », aujourd’hui âgée de 76 ans, recouvre la liberté de son vivant.

Les militaires ont renversé l’année dernière le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi au prétexte que l’écrasante victoire remportée par la LND aux législatives de novembre 2020 avait été entachée d’irrégularités — comme si, s’agissant de respecter la norme démocratique, la junte était crédible.

Un coup d’État difficile à expliquer, sinon par l’insondable schizophrénie de la clique des généraux qui s’échangent le pouvoir dans l’ex-Birmanie depuis les années 1960 et qui maintiennent par répression militaire la fiction de l’« unité nationale ». Car il se trouvait pourtant que, ladite transition étant téléguidée par la junte de A à Z, la réélection de la LND ne menaçait pas la junte, dont la mainmise sur les institutions et les leviers de l’économie restait objectivement entière. D’autant moins qu’Aung San Suu Kyi avait fait la preuve depuis sa première élection en 2015 qu’elle était prête à jouer le jeu de la dictature — jusqu’à excuser l’entreprise génocidaire lancée contre les Rohingyas.

À s’accommoder de la LND, la junte préservait qui plus est la normalisation de ses relations avec les États-Unis, reformées non sans complaisance sous Barack Obama dans le contexte de la rivalité sino-américaine. Elle échappait aux sanctions internationales, dont le rétablissement va nécessairement gêner ses réseaux de captation de la richesse minière.

Soit, Aung San Suu Kyi et sa LND constituaient un loup dans la bergerie, suivant l’illusion que la démocratie allait progresser lentement mais sûrement. Mais c’était un bien petit loup. Égérie, certes, Aung San Suu Kyi est demeurée très populaire. Reste que son étoile pâlissait auprès de ses compatriotes, de plus en plus déçus de ne pas la voir agir plus efficacement sur les questions socioéconomiques, là où son gouvernement avait le pouvoir d’intervenir — en développement, en santé et en éducation.

 

En noyant la transition dans un bain de sang, les généraux ont ouvert une boîte de Pandore. La junte muselant une fois de plus Aung San Suu Kyi, l’opposition semble de même tourner la page sur elle et sur le principe gandhien de non-violence qui guidait la résistance depuis 30 ans. Une nouvelle génération a pris le relais depuis le putsch — et a pris les armes.

S’est reconstitué un nouveau gouvernement en exil, mais plus progressiste et plus ethniquement inclusif que la vieille garde bamar de la LND sur laquelle la « dame » s’appuyait étroitement. Un gouvernement en exil qui tire de toute évidence les leçons de la compromission des dernières années. Et qui reconnaît, du moins sur papier, leurs droits aux Rohingyas, à l’envers du bouddhisme conservateur d’Aung San Suu Kyi.

Sont apparues en parallèle des « Forces de défense populaire » appliquant des tactiques de guérilla en coordination avec certaines rébellions ethniques. Les attentats à la bombe et les attaques à main armée contre des postes militaires se multiplient. Se creuse une dynamique de guerre civile — sur fond du double jeu habituel de Pékin, qui fournit en armes les groupes rebelles tout en faisant affaire avec la dictature pour protéger le commerce du jade et ses intérêts pétroliers.

Le putsch a donné lieu en février dernier à des manifestations d’une ampleur extraordinaire. La transition, si bancale fût-elle, a ouvert un espace de liberté que la jeunesse myanmaraise n’accepte pas de voir se refermer. Le drame est aujourd’hui que le pays, en exemple extrême de déni des droits de la personne, s’enfonce dans une catastrophe créée de toutes pièces par une clique de cinglés qui s’accrochent à leurs privilèges.

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