Demi-vérités et mensonges

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le témoignage de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, devant la coroner Géhane Kamel n’a pas dissipé la détestable impression d’avoir été pris pour des valises par l’ex-ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, son sous-ministre Yvan Gendron et le Dr Horacio Arruda.

Devant la même coroner, en novembre dernier, Danielle McCann avait affirmé que, dès le mois de janvier 2020, on était bien conscient à son ministère des risques que représentait la COVID-19 pour les personnes âgées dans les CHSLD et que, lors d’une réunion le 22 janvier 2020, elle avait alerté les p.-d.g des CISSS et des CIUSSS en leur demandant de préparer un plan pour affronter la pandémie, y compris nommément pour les CHSLD. Le sous-ministre Gendron est allé dans le même sens, en déclarant à la coroner que le message aux dirigeants du réseau était de se préparer, particulièrement au regard des personnes vulnérables dans le CHSLD. Dès la fin janvier, la ministre et sa machine savaient à quoi s’en tenir et n’avaient rien négligé, devions-nous comprendre.

Marguerite Blais a soutenu qu’au contraire, le gouvernement caquiste n’avait pas de préoccupations particulières au sujet des aînés dans les CHSLD avant la mi-mars et qu’elle n’avait pas été informée avant le 9 mars des risques que le coronavirus faisait courir aux personnes âgées et vulnérables. Les CHSLD sont habitués à gérer des éclosions de toutes sortes, lui a-t-on d’ailleurs fait valoir.

Lundi encore, lors des audiences de l’enquête de la coroner, un autre témoignage est venu contredire la version des McCann, Gendron et Arruda. L’ancien gestionnaire de la sécurité civile au ministère de la Santé et des Services sociaux Martin Simard a avancé que le risque pour les CHSLD n’était pas « un enjeu nommé » avant le 11 mars. La lettre du 28 janvier, envoyée aux coordonnateurs de la sécurité civile, que la ministre McCann a brandie pour preuve de ses dires n’en est pas une, a signalé l’ancien gestionnaire. C’est plutôt une demande « à portée générale » et il n’était pas question à l’époque de considérer les personnes âgées dans les CHSLD de façon particulière.

Si on se fie à ce qu’a dit François Legault à l’émission Tout le monde en parle diffusée dimanche, c’est la version de Marguerite Blais qui est la bonne. « […] en janvier et février, ce n’est pas vrai qu’il y a quelqu’un au Québec qui a dit qu’une immense tempête s’en venait dans les CHSLD. On parlait d’un virus en Asie, mais pas plus que ça ».

Qui plus est, à la fin février, le Dr Arruda se trouvait au Maroc, où il a prononcé deux conférences devant un parterre de pharmaciens et où il s’est permis de faire des blagues sur la COVID-19, tout en minimisant les risques que présentait le virus. En février, c’était « une petite bordée de neige », en mars, c’est « une tempête historique », a illustré François Legault devant Guy A. Lepage. Cela ne peut pas être plus clair.

Les gestionnaires n’ont pas préparé les CHSLD comme ils l’ont fait pour les hôpitaux, a indiqué Marguerite Blais devant la coroner. En novembre dernier, en déposant son rapport portant sur la première vague de la pandémie dans les CHSLD, la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, avait fait un constat semblable. Ce n’est qu’en avril que le gouvernement a pris conscience de l’ampleur de la crise dans les CHSLD. « Au moment de l’élaboration de la stratégie en réponse à la pandémie, aucune analyse des risques adaptée au modèle d’hébergement québécois et à ses particularités n’a été réalisée », écrivait-elle. « C’est ainsi que les CHSLD n’ont été pris en compte par aucun scénario. »

Face à ces incohérences, face à ce refus de la ministre McCann et consorts de reconnaître les faits, la coroner Géhane Kamel a raison de se montrer excédée. Elle s’étonne que les autorités ne reconnaissent pas que les CHSLD étaient dans leur « angle mort ».

Les explications fournies par la ministre McCann et consorts sont à la fois absurdes et pitoyables. D’un côté, on nous dit que le ministère avait un plan pour les CHSLD et qu’on s’était préparé à ce qui s’en venait. De l’autre côté, il y a la morne réalité, ces milliers de morts dans les CHSLD. Si on devait croire qu’un tel plan existait, manifestement, il n’a pas marché. Quel est le moindre mal ? L’incompétence ou l’inconséquence ? La coroner a dit penser aux familles endeuillées qui sont sans réponse, qui ne peuvent compter sur « une histoire qui se tienne ». Le gouvernement Legault devrait accepter le fait que l’heure n’est plus aux demi-vérités, voire au mensonge, et que la population a droit à des explications qui se tiennent.

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