Cette fameuse lumière au bout du tunnel

Jeudi, en conférence de presse, François Legault n’a pu s’empêcher d’évoquer « la lumière au bout du tunnel ». Et d’y aller de cette lapalissade : « Après l’hiver arrive le printemps. » Pourtant, il y a une semaine à peine, la tension était extrême, avec les cas qui continuaient à se multiplier, les hospitalisations qui suivaient la même tangente et surtout le nombre de patients aux soins intensifs qui approchait rapidement le point de saturation, cet ultime « niveau cinq » où on doit « trier », c’est-à-dire choisir cruellement quels patients auront le privilège de recevoir les soins qui leur permettront de survivre.

Il faut dire que ce point de saturation arrive rapidement au Québec, beaucoup trop rapidement. « La capacité du système hospitalier, c’est le problème de santé publique numéro un », a affirmé le nouveau directeur national de santé publique, le Dr Luc Boileau. Autrement dit, cette piètre capacité conditionne les actions recommandées par les autorités de santé publique et mène à la sévérité des contraintes imposées à la population.

Remarquez que ce n’est pas la première fois que François Legault voit cette fameuse lumière au bout du tunnel, mais, à tout coup, la fatalité s’est chargée d’actionner l’interrupteur. À moins que ce ne fût de ces souhaits dont se nourrissent les illusions, ce que les Anglais désignent sous le vocable de wishful thinking.

L’Omicron est différent des autres variants de la COVID-19, soutient-on. Il est beaucoup plus contagieux, mais moins virulent. C’est ce que les virologistes observent : généralement plus un variant d’un virus est contagieux, moins il est virulent. C’est un nouveau paradigme qui permet de répondre différemment à cette cinquième vague.

Les données sur le nombre de cas sont à prendre avec des pincettes, car on estime qu’une multitude de personnes asymptomatiques ou dont les symptômes sont légers ne se sont pas déclarées, d’autant plus que les tests PCR sont réservés à certaines catégories de personnes, notamment le personnel du réseau de la santé. N’empêche, l’évolution des derniers jours est encourageante. Ainsi, le 6 janvier, on dénombrait près de 18 000 cas ; le 14 janvier, ce nombre a chuté à 3231. En guise de comparaison, le sommet atteint lors des vagues précédentes fut de 2872 cas rapportés le 7 janvier 2021. C’est dire la fulgurance d’Omicron.

Le pic sera donc passé pour ce qui est du nombre de nouvelles infections, mais non pas en ce qui concerne les hospitalisations, y compris aux soins intensifs ; il existe un décalage de quelques jours, voire d’une semaine, entre l’apparition des symptômes et les complications qui conduisent les malades à l’hôpital. Le nombre de personnes hospitalisées pour la COVID-19 a dépassé les 3000, soit beaucoup plus que le record, atteint le 13 mai 2020, de 1866 patients COVID hospitalisés. Avec 275 malades aux soins intensifs, selon les données les plus récentes, le système de santé a dépassé le sommet de mai 2020.

Le pire est donc à venir dans les hôpitaux. Le ministre Christian Dubé s’est félicité des accommodements auxquels les syndicats ont consenti pour que le personnel hospitalier mette les bouchées doubles, voire triple, au cours des prochaines semaines. L’atteinte du fatidique niveau 5 pourra vraisemblablement être évitée. Mais on ne peut occulter qu’en deçà de ce niveau ultime, ce sont des examens diagnostiques et des opérations chirurgicales qui sont reportées, ce sont des procédures jugées nécessaires sur le plan médical qui ne sont pas effectuées, c’est une médecine qui bafoue ses normes de pratique. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que cette situation critique ne durera que quelques semaines. Il s’agira ensuite de rattraper le temps perdu.

La contagiosité d’Omicron est telle qu’on ne sait plus précisément combien de Québécois ont été infectés ; on doit se contenter d’approximations. Cette caractéristique du variant a ceci de bon qu’elle améliore rapidement l’immunité collective. D’aucuns avancent que le gouvernement devrait mettre un terme aux contraintes sanitaires et redonner à la population sa pleine liberté. Malheureusement, c’est aller trop vite en affaire. Il reste encore quelque 10 % de la population adulte qui n’est pas vaccinée adéquatement. Des personnes vaccinées en mauvaise santé peuvent aussi se retrouver à l’hôpital si elles sont atteintes de la COVID-19. Notre système hospitalier, qui peine à l’heure actuelle alors que les mesures sanitaires sont en place, risquerait de crouler si on les retirait trop vite.

Plus important encore, une fois l’Omicron épuisé, d’autres variants pourraient émerger, dont on ne peut prévoir ni la force de propagation ni la virulence. Aussi y a-t-il tout lieu d’attendre avant de pavoiser.

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