Étendre encore le passeport vaccinal

Petit à petit, l’élargissement du passeport vaccinal fait son chemin. Le gouvernement Legault a annoncé jeudi qu’il sera étendu aux commerces de plus de 1500 mètres carrés à partir du 24 janvier (à l’exclusion des commerces essentiels tels les pharmacies et les marchés d’alimentation).

Malgré l’opposition virulente du Conseil canadien du commerce de détail, cette mesure est la bienvenue pour accentuer les incitatifs à la vaccination chez ceux qui sont encore récalcitrants. À défaut de recevoir leurs doses, les non-vaccinés subiront de nouvelles privations de mouvement qui contribueront à limiter leurs contacts sociaux. La mesure est proportionnelle à l’objectif poursuivi, soit l’allègement de la pression que les non-vaccinés font subir au réseau de la santé, déjà d’une aberrante fragilité. Toutes proportions gardées, les non-vaccinés pèsent lourdement dans la vague d’hospitalisations actuelle, ne l’oublions pas.

On se demande pourquoi le gouvernement n’a pas agi plus tôt sur le front des commerces, alors que le variant Omicron pousse les hôpitaux au point de saturation et à un délestage qui finira par coûter des vies. Les cancers et autres maladies mortelles n’attendront pas le retour à la normale pour poursuivre leur insidieuse progression. Dans ce contexte, le resserrement du périmètre des activités non essentielles pour les personnes non vaccinées est une mesure nettement moins intrusive et polarisante que ne l’est la « contribution santé ». Son incidence sur la diminution des contacts des non-vaccinés se fera ressentir beaucoup plus rapidement que la taxation projetée de ceux-ci.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Depuis le début de la pandémie, le ministre du Travail, Jean Boulet, joue de prudence en demandant aux employeurs de faire preuve de bienveillance et de compassion dans la gestion de la prestation de travail, un message qui a été généralement entendu. Le ministre n’a pas voulu se mouiller sur l’implantation du passeport vaccinal dans les entreprises. Les employeurs peuvent l’exiger, mais les employés ne sont pas obligés de se conformer à la demande. Le refus ne constitue pas un motif valable de congédiement. Parions que de nombreux employés inquiets pour leur santé et leur sécurité appuieraient le passeport vaccinal en entreprise, sans la mesure extrême du congédiement.

Le gouvernement ne détient pas la clef de la solution. Il aura besoin de la collaboration des grandes centrales syndicales pour faciliter l’implantation du passeport vaccinal dans les entreprises et la fonction publique. La condition préalable, c’est d’ouvrir un dialogue fécond avec les syndicats sur la question. Au point où nous en sommes dans la lutte contre la COVID-19, ce serait nettement préférable à l’approche du laisser-faire avec laquelle composent tant bien que mal les milieux de travail. 

Sur un sujet complémentaire, le premier ministre Legault a aussi annoncé la levée du couvre-feu, en se targuant de l’efficacité qu’aurait eue la mesure à limiter la propagation du virus dans la période des Fêtes. L’affirmation joviale n’était soutenue par aucune donnée probante.
 

Il faut souhaiter que cette mesure liberticide, aux effets incertains, ne revienne plus perturber la vie des Québécois dans les mois et les années à venir, à la faveur d’une sixième ou d’une septième vague. L’an dernier, les Québécois ont été bons joueurs et ont accepté de vivre sous le couvre-feu. La virulence de la COVID-19 et la faible couverture vaccinale ont servi de caution morale au gouvernement. Le couvre-feu ne limitait pas tant les contacts sociaux qu’il offrait aux policiers un prétexte facile et commode pour intervenir auprès des fêtards nocturnes qui transgressaient les règles interdisant les rassemblements.

Avant de jouer une deuxième fois dans ce mauvais film, nous aurions été en droit d’obtenir des éclaircissements sur l’utilité et l’efficacité du couvre-feu. Un an plus tard, la Santé publique, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et les instituts gravitant autour d’eux n’avaient pas été en mesure de produire des études d’impact. Le MSSS s’est plutôt appuyé sur quatre études externes, discutables, pour justifier le bref retour de la mesure. L’an dernier, au Québec, le couvre-feu a réduit la mobilité nocturne de 31 %. En France, il a fait partie des moyens utiles pour freiner la deuxième vague. Mais le lien de causalité entre le couvre-feu et la baisse des infections n’est pas clair. Dans tous les cas, il s’agit d’une relation de corrélation et non de causalité.

L’Institut économique de Montréal et des universitaires issus de plusieurs domaines de recherche ont d’ailleurs soulevé ce vice de forme, remettant en question l’efficacité du couvre-feu et la crédibilité des études citées par le MSSS.

Le « gros bon sens », dont le premier ministre Legault est friand, commande de ne plus recourir à cette mesure. Elle a participé à l’érosion des libertés civiles pour un objectif inconsistant, soit de conforter le gouvernement dans son impression d’agir.

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