Les défauts de ses qualités

On ne peut pas dire que c’est une grande surprise. À la toute première ligne du combat contre la COVID-19 depuis près de deux ans, le Dr Horacio Arruda a présenté sa démission au titre de directeur national de santé publique.

La propagation fulgurante du dernier variant Omicron y est certes pour quelque chose. Sauf que les critiques à son endroit, mais aussi à l’égard de la gestion de la pandémie par le gouvernement Legault, avaient déjà commencé à se faire plus nombreuses et plus insistantes. Au fil des mois, des incohérences ont fait surface, dont plusieurs provenaient de l’évolution des connaissances entourant ce coronavirus et ses variants. Dernièrement, devant l’explosion du nombre de cas causés par Omicron et la montée des hospitalisations qui pousse le réseau dans ses ultimes retranchements, un sentiment que le gouvernement était en train de perdre le contrôle s’est répandu.

Dans sa lettre de démission, le Dr Arruda a rappelé le « contexte d’incertitudes et de progression rapide des connaissances » qui a mené aux divers avis de la Santé publique et à ses recommandations. « Les propos récents sur la crédibilité de nos avis et sur notre rigueur scientifique causent sans doute une certaine érosion de l’adhésion de la population », a reconnu le démissionnaire.

On lui a reproché de s’être opposé au début de la pandémie au port du masque, alors qu’il avançait qu’ils donnaient un faux sentiment de sécurité et que les gens se contaminaient en les manipulant. Il a tardé à reconnaître la propagation par aérosols de la COVID-19. Mais il ne faisait qu’exprimer le consensus des experts en santé publique qui estimaient que le coronavirus se comportait essentiellement comme le virus de la grippe. Or, la COVID-19 nous réservait des surprises.

Le Québec a aussi été lent à adopter les tests rapides. Encore là, c’est une décision de la Santé publique, qui jugeait prioritaire de bien recenser les personnes infectées et ainsi procéder systématiquement à la recherche de cas. Cette stratégie a bien fonctionné avec le variant Delta : on peut affirmer qu’avant l’arrivée d’Omicron, la situation, tant sur le plan du nombre de cas que sur celui des hospitalisations, était maîtrisée.

L’apparente simplicité du Dr Arruda, sa bonhomie, ses expressions imagées lui ont merveilleusement bien servi au début de la pandémie. Elle tranchait avec la froideur cérébrale de certains autres de ses collègues de la Santé publique. Mais ces qualités avaient leurs défauts, surtout quand il fallait défendre une crédibilité écorchée.

L’émergence foudroyante du variant Omicron a entraîné le retour des mesures sanitaires contraignantes, dont le couvre-feu. La population a dû revoir ses plans pour les Fêtes. Les élèves ne sont pas encore assurés de retourner en classe lundi prochain. Aux côtés de François Legault, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a indiqué mardi qu’il discutait avec les syndicats pour ajouter à très court terme 2500 personnes aux effectifs dans les hôpitaux et les CHSLD. Horacio Arruda n’est pas responsable de cette situation. La tempête est mondiale, a dit mardi le premier ministre. Mais la faible capacité de notre système de santé est typiquement québécoise.

Cette piètre capacité est mise à mal par les non-vaccinés. Tandis qu’ils représentent 10 % de la population adulte, ils représentent 50 % des patients atteints de la COVID-19 qui sont hospitalisés. Le gouvernement caquiste veut sévir en leur imposant une « contribution santé » spéciale, qui serait prélevée par le fisc, un peu comme la prime d’assurance médicaments. Présumons que seuls les contribuables qui paient de l’impôt seraient visés. Mieux que la vaccination obligatoire, très difficile à imposer, cette contribution n’est pas à première vue une mesure de santé publique, mais bien une charge vindicative contre une minorité égoïste et écervelée.

On aurait tort de jeter la pierre à Horacio Arruda. Ce qu’on peut lui reprocher, et ce n’est pas vraiment son fait, c’est sa proximité, sa relation symbiotique avec le gouvernement. « Au bout du compte, c’est le gouvernement qui décide », a affirmé François Legault. Fort bien. Mais il faudrait savoir ce que la Santé publique, en toute indépendance, pense.

Ce n’est pas le temps de changer les structures ; la priorité, c’est la cinquième vague, a dit le premier ministre. Osons espérer toutefois que le nouveau directeur national de santé publique intérimaire, le Dr Luc Boileau, qui était avant sa nomination président-directeur général de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS), saura insister pour maintenir une saine distance. Il a peut-être déjà commencé : appelé à commenter cette contribution imposée aux non-vaccinés, il a laissé entendre que la Santé publique n’avait pas à se prononcer sur toutes les décisions du gouvernement.

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