Le château de cartes

Si le Québec doit encore composer avec les limites imposées par un vilain couvre-feu, ce n’est pas parce qu’il est avant-gardiste ni non plus parce que son portrait épidémiologique ou sa performance vaccinale sont lamentables — bien au contraire, dans les deux cas de figure, il ne se positionne pas de pire manière que les autres. Non, si le recours aux mesures draconiennes est en vigueur ici, c’est que notre système de santé s’apparente à un véritable château de cartes.

Une combinaison fatale est sur le point de lui donner le coup de grâce au cours des prochains jours, si les projections disent vrai : un taux d’absentéisme effarant du personnel soignant conjugué à une disponibilité trop faible du nombre de lits d’hôpitaux nous placera bientôt face à des choix difficiles, sinon tragiques. Correction : nous place déjà face à des choix difficiles. Même s’ils ne font pas la manchette, des changements d’importance dans la prestation de services en santé sont déjà en cours : reports de tests diagnostiques, d’opérations chirurgicales, annulation de rendez-vous dans le secteur crucial de la santé mentale, transferts de patientes enceintes vers d’autres établissements pour un accouchement, etc.

Bien que l’attention soit naturellement tournée vers toutes les statistiques entourant la cinquième vague de COVID-19, d’autres statistiques se préparent en coulisses. Elles ne seront pas moins sombres, hélas, lorsque l’heure des bilans sera venue. L’opération de délestage qui est en cours partout au Québec, et au Canada, aura des effets négatifs sur le traitement des patients suivis en oncologie, mais aussi en santé mentale, pour ne nommer que ces deux zones cruciales. Rappelons qu’au terme d’une première année de pandémie, les médecins de famille dont les cabinets avaient été désertés lors des premières vagues en raison de l’envahissement causé par le coronavirus avaient noté ensuite les conséquences dommageables de plusieurs mois de non-consultation sur des maladies comme le diabète, l’hypertension et le cancer.

Lors de son dernier point de presse, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a parlé de façon très claire du cul-de-sac dans lequel le Québec se trouve : 50 000 soignants manquent à l’appel — sur un total d’environ 275 000 —, dont 20 000 en raison de la COVID-19. Ce niveau d’absentéisme grave survient au pire moment, car les admissions à l’hôpital sont en hausse. Les dernières projections de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux prévoient un taux inégalé de 3000 hospitalisations par jour à la mi-janvier, dont 400 lits en soins intensifs. Si rien n’est fait de manière urgente, nous n’y arriverons pas. Au cours des prochains jours, 1000 lits doivent être rouverts, avec le personnel soignant qui y est associé.  Même si la vaste majorité des hôpitaux vont pratiquer de manière imminente le niveau 4 dans les stades de délestage prévus pour un tel niveau d’urgence, « ça ne sera pas assez pour traiter tous les patients », a laissé tomber avec franchise la sous-ministre Lucie Opatrny la semaine dernière.

Quelque chose ne tourne pas rond dans nos systèmes. L’Organisation de coopération et de développement économiques a récemment démontré que le Canada se positionne parmi les pays qui dépensent le plus par personne pour les soins de santé tout en affichant un nombre de lits pour 1000 habitants parmi les plus faibles dans le monde (2,5). Pas de quoi pérorer ! Partout sur le globe, les limites des systèmes de santé ont été éprouvées, mais il est malheureux de conclure que le Canada et ses provinces, pourtant citées en exemple au chapitre de l’universalité des soins, font piètre figure.

Dans l’urgence, Québec se tourne vers les syndicats, car tout le concept de disponibilité des lits repose sur les effectifs humains. Mais les solutions créatives commencent à s’épuiser, comme le personnel d’ailleurs. L’idée d’en demander plus à ceux qui restent permet de faire tenir le réseau — avec de la broche — depuis deux ans, et c’est une solution qui tire vers le bas, car les employés en place s’éreintent à la tâche et risquent de partir pour épuisement.

La solution facile consistera toujours à injecter encore et toujours plus d’argent pour faire tenir le château de cartes, et c’est d’ailleurs d’une voix unanime que les provinces réclament d’Ottawa une part plus importante de leur dû par le truchement du Transfert canadien en matière de santé. Dans son budget 2021, le Québec a prévu 52,3 milliards de dollars pour la santé, soit 42,9 % du budget total. En l’espace d’une quinzaine d’années environ, ces dépenses ont littéralement doublé.

La solution plus complexe consistera en un réexamen complet de nos pratiques, car le cul-de-sac vers lequel nous voguons actuellement est aussi incompréhensible qu’inacceptable. Pour quelques centaines de lits dans le système hospitalier, le Québec est complètement paralysé, et ce, malgré des taux de vaccination spectaculaires. C’est tout simplement ahurissant.

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