Comment éviter le naufrage?

Comment freiner la dérive de la démocratie américaine ? On a osé espérer que le retour des démocrates au pouvoir permettrait d’y apporter au moins un début de solution ; or, la question reste tragiquement entière, un an après l’assaut du 6 janvier 2021 contre le Capitole. Et ce ne sont pas les discours prononcés jeudi matin par Joe Biden et Kamala Harris à l’occasion de ce funeste anniversaire qui freineront le naufrage. Les États-Unis sont trop divisés politiquement — et médiatiquement — pour que le chef du gouvernement et son bras droit soient capables de défaire le mensonge auquel continuent de croire les trois quarts des électeurs républicains, à savoir que M. Biden est un président illégitime et que la présidence a été volée à Donald Trump. Encore heureux que M. Biden se décide enfin à dénoncer nommément M. Trump pour ce qui s’est passé.

Sapée par les inégalités, la démocratie chez nos voisins tout proches n’a pas seulement besoin d’être réparée, elle a besoin d’être reconstruite. Trump est le monstrueux symptôme d’une « dédémocratisation » de l’espace public qui se recreuse depuis Ronald Reagan. Si le mensonge de l’élection volée en 2020 a réussi à se perpétuer au-delà de tout entendement, par de grossières manipulations idéologiques, il se trouve plus profondément que le Parti républicain, aujourd’hui assujetti à M. Trump, est bien servi par le système politique et électoral lui-même. Qu’importe pour ces républicains si Joe Biden a remporté le vote populaire avec une majorité de plus de sept millions de voix, puisqu’il aurait suffi, pour que Trump gagne, gracieuseté du système inique du collège électoral, qu’il retourne 43 000 votes dans trois États clés.

Avec le résultat, résumait un expert américain, qu’« un système antidémocratique a engendré un parti antidémocratique ». Et que, souligne un autre, les politiques progressistes mises de l’avant par les démocrates sont moins entravées par une insuffisance de soutien populaire que par le rapport de force démesuré dont dispose la droite — au Sénat, qui avantage les électeurs blancs dans des États peu populeux et plus ruraux ; dans la nomination des juges ; et dans l’organisation de l’Union, qui permet aux États de bloquer l’accès des Noirs aux élections et qui laisse libre cours au gerrymandering (découpage partisan des circonscriptions).

« Chaque jour est dorénavant un 6 janvier », titrait le New York Times en éditorial la fin de semaine dernière. Assorti d’une banalisation, à la clé, de la violence politique et de la mouvance d’extrême droite. Le choc de l’assaut du Capitole n’a rien changé à la méthode d’accaparement du pouvoir appliquée par les républicains depuis quelques décennies. Pas même une certaine prise de conscience du grave danger qu’ils font courir par illibéralisme à ladite démocratie américaine et, par extension, à toutes les démocraties du monde. Ce qui revient en effet à dire que, sous couvert de légalité constitutionnelle, les républicains continuent à obéir à une logique de « coup d’État » qui ne dit pas son nom en vue des élections législatives de mi-mandat, prévues en novembre prochain, et de la présidentielle de 2024.

Comment freiner le naufrage ? Que M. Biden ait adopté, contre toute attente, une salutaire posture progressiste depuis son arrivée au pouvoir est une chose. Qu’il ait le pouvoir, ou même la volonté, de procéder aux nécessaires réformes économiques et structurelles qu’il a promises (« Build Back Better », défense du droit de vote, réforme du droit du travail, lutte contre les changements climatiques, etc.) en est une autre. Le président doit faire face à des obstacles importants au Congrès ainsi qu’à une pandémie qui n’en finit plus de finir, mais il demeure un homme du sérail, devenu candidat à la présidence avec le soutien d’élites qui ne voulaient surtout pas de Bernie Sanders. Or, l’aile gauche du parti, qui a fait la preuve de sa capacité de mobilisation populaire, est devenue un moteur essentiel de progrès social. L’oublier condamne les États-Unis à leurs dérives.

Au reste, les enquêtes sur les événements du 6 janvier — celles du département de la Justice et du comité de la Chambre des représentants — risquent de s’accélérer, vu l’horizon électoral. Après avoir donné jusqu’à maintenant l’impression d’hésiter à s’attaquer aux cerveaux de l’assaut, le procureur général du pays, Merrick Garland, s’est enfin montré plus affirmatif mercredi, promettant de poursuivre les coupables, « quel que soit leur statut », dans le contexte où la preuve impliquant M. Trump et son entourage saute aux yeux. Les responsables de l’enquête parlementaire — à peine bipartisane — continuent de convoquer des témoins, dont, tout récemment, l’ex-vice-président Mike Pence et l’imbuvable Sean Hannity, de Fox News. Surtout, le comité tiendra des audiences télévisées, dans quelques semaines au plus tôt, dans l’espoir d’être assez crédible pour dégonfler le mensonge auprès d’un certain nombre d’électeurs d’obédience républicaine. Il n’est pas interdit d’essayer.

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