Une option valide

Écrire sur l’irresponsabilité et l’égoïsme des non-vaccinés ? C’est le faire à ses risques et périls. Depuis la publication de son éditorial « Resserrer la vis aux non-vaccinés », publié le 29 décembre, l’auteur de ces lignes a reçu quantité de messages d’insultes, mélange d’indignation grossière et d’accusations de traîtrise relativement aux libertés civiles. Au tribunal du populisme, Le Devoir sera jugé coupable d’avoir exigé un sens accru des responsabilités de la part de ceux et celles qui refusent la vaccination. Une réaction prévisible dans une société polarisée.

Il est vrai que la vaccination contre la COVID-19 ne garantit pas la pleine immunité. Les personnes doublement vaccinées peuvent encore contracter et transmettre le virus. Elles aboutiront encore à l’hôpital dans certains cas extrêmes. Il n’en demeure pas moins que les personnes vaccinées se sont offert le plus beau des cadeaux, car toutes proportions gardées, elles courent moins de risque de subir des complications reliées à la montée du variant Omicron.

Selon la dernière mise à jour, les non-vaccinés sont 8,2 fois plus susceptibles d’être hospitalisés que les vaccinés. Que cela leur plaise ou non, l’exercice de leur liberté de conscience a des conséquences sur le réseau de la santé à un moment critique de la pandémie. Des urgences commencent à fermer ici et là. Des membres du personnel de la santé sont forcés d’écourter leurs vacances pour revenir au travail. Le délestage revient par la grande porte.

Ces tares ne sont pas l’œuvre exclusive des non-vaccinés. Le réseau de la santé est l’équivalent d’un malade chronique au Québec. Il croule sous son propre poids depuis des décennies, à telle enseigne qu’aucun gouvernement n’a su trouver un remède approprié pour le remettre sur pied. La Santé publique n’était pas prête à affronter une pandémie, et elle a dû construire un avion bancal en plein vol. La pénurie de main-d’œuvre et l’absentéisme pour cause d’infection sont venus empirer la situation. Un marasme de cette ampleur ne saurait être imputé aux non-vaccinés. Mais dans un contexte de crise, ne se sentent-ils pas concernés par le phénomène de dislocation du réseau de la santé ?

Les non-vaccinés sont chanceux de vivre dans une nation où les soins de santé sont gratuits et universels. Quel que soit leur statut vaccinal, ils seront pris en charge à l’hôpital. Le personnel soignant ne les discriminera pas sur la base de leurs convictions. À Singapour, c’est une tout autre affaire. La cité-État obligera les personnes non vaccinées à payer leurs soins et leurs frais d’hospitalisation. Une mesure aussi draconienne serait impensable dans une société démocratique comme le Québec. L’universalité des soins serait irrémédiablement compromise si l’on devait poser un jugement moral sur les choix de vie des patients avant de leur offrir les soins auxquels ils ont droit. De même, l’échec monumental du projet de vaccination obligatoire dans le réseau de la santé a démontré que l’imposition de la vaccination n’est pas une avenue envisageable. Ce style d’approche conduirait tout droit à la désobéissance civile de masse et au chaos social.

Il reste donc peu d’options intéressantes pour serrer la vis aux non-vaccinés, si ce n’est l’élargissement du passeport vaccinal. Cette mesure respecte la liberté de conscience des non-vaccinés (personne ne les force à relever la manche) tout en atténuant les conséquences néfastes de leurs choix de vie pour la majorité jusqu’à ce que nous puissions venir à bout de la pandémie. Le gouvernement Legault songe d’ailleurs à aller dans cette direction. Selon Le Journal de Montréal, le passeport vaccinal pourrait être exigé dans les succursales de la Société des alcools du Québec (SAQ) et de la Société québécoise du cannabis (SQDC). Les mesures du genre pourraient servir d’incitatifs à la vaccination au sein du groupe des indécis. Pour les « antivax », dont l’opposition aux mesures sanitaires relève presque de la ferveur religieuse, ce sera peine perdue.

Il y en aura pour s’opposer à cette mesure « discriminatoire » qui les empêchera de se procurer des produits soumis à un strict contrôle étatique. Les contestataires pourront toujours faire leurs commandes en ligne. Quant aux stigmates indus que subiraient les personnes non vaccinées en situation de dépendance, ils pourraient être évités. La reconnaissance d’une dépendance par un médecin devrait suffire à l’obtention d’une exemption.

L’élargissement du passeport vaccinal ne devrait pas s’arrêter aux portes des SAQ et des SQDC. Dans la perspective d’un retour au bureau, de nombreux employeurs jonglent avec l’idée d’imposer le passeport vaccinal. Ils sont tiraillés par leur double responsabilité d’assurer la santé et la sécurité de tous les travailleurs (vaccinés et non vaccinés) et de ne pas les discriminer sur la base de leur statut vaccinal. Ils se heurtent à un flou juridique que le gouvernement Legault aurait intérêt à clarifier s’il souhaite que le passeport vaccinal gagne du terrain, et la vaccination, par le fait même.

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