Un autre «grand coup»

Le coup de barre tant redouté à Noël tombe finalement au jour de l’An. La flambée des cas de COVID-19 et la saturation imminente de la capacité des hôpitaux forcent le gouvernement Legault à pousser très loin ses nouvelles exigences vis-à-vis des Québécois, dont le ras-le-bol pandémique est à son comble. Va-t-il trop loin ? L’imposition d’un couvre-feu à la population, vaccinée à 85 %, risque d’effriter cette belle cohésion sociale de laquelle le Québec se revendique.

Alors que partout dans le monde, des records historiques de cas quotidiens sont fracassés, le Québec se distingue non seulement par des services hospitaliers sur le point d’imploser, mais aussi par le retour d’une mesure mal aimée : le couvre-feu, imposé à l’ensemble de la population à compter de ce soir, 22 h. Pour donner le « grand coup » auquel le premier ministre François Legault nous appelle, le gouvernement additionne un ensemble de mesures destinées à réduire les contacts sociaux, dont le couvre-feu. Cette mesure détestable risque d’irriter davantage que l’an dernier à pareille date, premièrement, parce que la majorité des gens sont vaccinés, et deuxièmement, parce qu’encore une fois, le plus grand nombre doit payer pour une minorité de récalcitrants. L’élastique de notre « cohésion sociale extraordinaire » est très étiré.

On le voit bien : c’est littéralement le désespoir qui colore les dernières décisions politiques du gouvernement de François Legault, soucieux de ne pas faire éclater la capacité des hôpitaux à accueillir tous les malades qui ont besoin de soins. Le point de rupture n’est plus une fiction. Dans ses plus récentes projections, dévoilées jeudi, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux prévoit deux scénarios qui nous attendent d’ici trois semaines : l’horizon est sombre, avec des données qui nous mènent près du dernier niveau du plan de délestage de la Santé publique.

L’extrême contagiosité du variant Omicron forme un très mauvais alliage avec la pénurie de personnel dans les hôpitaux. En une semaine, le nombre d’hospitalisations a doublé (473 à 939), mais le nombre de travailleurs de la santé absents pour cause de COVID aussi (5600 à 12 500). « Je ne peux pas croire que dans les prochaines semaines, on va laisser des Québécois sans soins », dit François Legault, avec sa mine des jours sombres. Cette perspective est en effet très grave, et on ne peut chasser les souvenirs douloureux d’une Italie de la première vague, contrainte, dans un contexte de perte de contrôle totale, de faire des choix tragiques.

Voilà donc qu’on en est réduits à des mesures extrêmes : retourner au travail des employés infectés ; fermer les restaurants, et ce, à 24 heures d’avis ; repousser la rentrée scolaire en présentiel au 17 janvier — au moins. Le gouvernement préfère nettement qu’on lui accole une étiquette d’audacieux précurseur plutôt que de dépassé paniqué. Son leitmotiv — « agir vite, quitte à s’ajuster en cours de route » — n’est pas des plus convaincants, disons-le, même si cette flambée spectaculaire n’était pas totalement prévisible.

La précipitation de certaines décisions laisse pantois. Pour les restaurateurs qui préparaient depuis des semaines la soirée très occupée du 31 décembre, la fermeture abrupte annoncée sans préavis était peut-être nécessaire pour éliminer les contacts, mais elle désorganise considérablement des entrepreneurs et des travailleurs qui ont énormément souffert pendant la pandémie. C’est un coup très dur.

L’adhésion sociale a toujours été de pair avec la cohérence des décisions gouvernementales. Or, les derniers jours ont permis de voir une certaine désorganisation sur le terrain : accès difficile aux centres de dépistage ; rareté des tests rapides, conséquence notamment d’une planification tardive par le gouvernement du Québec ; accès lointain à la troisième dose. Surtout, on s’impatiente en voyant une majorité pénalisée par l’insouciance des 10 % d’adultes toujours non vaccinés, et ce, malgré des statistiques qui devraient les faire frémir. Ce mince mais dérangeant 10 % de la population qui résiste toujours aux bienfaits du vaccin occupe 50 % des lits dans les hôpitaux. Leur risque d’atterrir à l’hôpital est dix fois plus élevé que pour les vaccinés. François Legault songe à allonger la liste des endroits où imposer le passeport vaccinal pour que l’étau se resserre encore davantage, mais c’est tout ce qu’il avait à annoncer comme mesure potentielle concernant les non-vaccinés. Ce point de tension exaspère de plus en plus les Québécois, on le comprend tout à fait.

Le report de la rentrée scolaire en présentiel est une importante ombre au tableau, même si on en comprend la nécessité immédiate. Les élèves et les étudiants ont considérablement souffert de ces longs mois d’apprentissage par écran, et démarrer 2022 sur cette note virtuelle nuisible à la réussite est franchement morose. Espérons que les reports ne s’additionneront pas ; ce serait vraiment reprendre l’année scolaire du mauvais pied.

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