Couler à pic, ou pas

Une pression « sans précédent » s’exerce aujourd’hui à l’échelle de la planète sur les ressources en terres et en eau « poussées à la limite de leurs capacités de production », s’alarme dans un nouveau rapport l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), préfigurant des problèmes délétères de subsistance alimentaire si rien n’est fait « en urgence » pour appliquer des solutions durables.

La fatigue climatique se conjuguant à la fatigue pandémique, le rapport de la FAO, publié début décembre, est un autre cri d’alarme dont on voudrait qu’il ne résonne pas comme un cri dans le désert, après les (trop) petits pas accomplis à l’occasion de la conférence sur le climat (COP26) qui s’est tenue en novembre à Glasgow, en Écosse. Notre acclimatement à la dégradation de l’environnement, adossé à une histoire des pollutions qui remonte à l’avènement de la Révolution industrielle au XIXe siècle, ne rend pourtant pas moins réels les dangers qui guettent l’humanité.

Titre du rapport : Des systèmes au bord de la rupture. L’Asie du Sud, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine sont les régions les plus touchées par la dégradation des terres liée à l’activité humaine. Lire avant tout les pays à revenu faible ou intermédiaire. Salinisation, pollution par les pesticides, surexploitation des cours d’eau et des aquifères : les schémas actuels d’intensification de l’agriculture sont partout intenables, prévient la FAO, alors que la population mondiale continue de croître.

L’assèchement de la mer d’Aral, en Asie centrale, jadis l’un des plus grands lacs du monde, littéralement vidée aux fins d’irrigation des cultures de coton, en est un exemple criant. En Afrique, la disparition de l’immense lac Tchad, où vivent 40 millions de personnes, en est un autre. Sur la plaine de l’Indus et du Gange, habitée par 600 millions de personnes, les eaux souterraines sont pompées à un rythme terrifiant, en même temps qu’une grande partie de cette eau est impropre à la consommation pour cause de contamination par le sel et l’arsenic. Autant de rappels qu’aux enjeux de quantité se jouxtent ceux de qualité et que les défis environnementaux concernent aussi la justice sociale et la lutte contre la pauvreté.

Autres données apocalyptiques, au regard de la croissance démographique : les experts du climat de l’ONU (GIEC) ont déjà calculé que le monde s’exposait à un déficit en eau de 40 % d’ici seulement 2030. Concurremment, la FAO évalue que le niveau de production alimentaire devra augmenter de 50 % d’ici 2050 pour répondre à la croissante demande mondiale, dans un contexte où l’agriculture est de loin la plus grande consommatrice d’eau douce de la planète. Cherchez l’erreur… Problème d’autant plus inextricable qu’à la fatigue des sols s’ajoute la disparition des surfaces cultivables pour cause d’urbanisation.

À ce titre, le Québec est peut-être loin de souffrir d’un « stress hydrique » comparable à ceux que subissent l’Afrique ou l’Asie, mais il fait certainement partie du problème en ce qui a trait à la banlieuisation et à l’étalement urbain, ainsi que le décrit très clairement le documentaire Québec, terre d’asphalte.

Il y aurait lieu d’être plus optimiste pour la suite des choses si la COP26 de Glasgow avait fait moins de surplace ; si n’avait pas été balayée sous le tapis par les pays riches la question des « pertes et dommages », à savoir les dégâts irréversibles causés par des changements climatiques (sécheresse, inondations, ouragans…) dont les pays en développement sont les moins responsables tout en en subissant les pires effets ; et si, d’autre part, ces richards avaient enfin tenu leur promesse, faite il y a pourtant 12 ans, de mobiliser 100 milliards de dollars américains par année pour aider les pays pauvres à s’adapter aux bouleversements du climat.

La FAO veut croire que, malgré le fait que « la marge de manœuvre est étroite », la tendance peut encore être inversée par des pratiques plus vertes et mieux coordonnées. Soit, des solutions existent : gestion des plaines d’inondation et des eaux de pluie, développement de l’agriculture bio intensive… Ces solutions sont ici et là mises en pratique, mais de façon trop atomisée pour jouer un rôle décisif. L’essentielle coordination gouvernements-entreprises-instances internationales fait encore très largement défaut. Au-delà, beaucoup savent, mais beaucoup refusent encore d’admettre qu’une sortie de crise ne peut pas advenir sans réorganisation radicale et fondamentale de nos économies fondées sur les énergies fossiles, l’industrie militaire et l’industrie agroalimentaire — sans démondialisation des circuits économiques à la faveur d’un développement agricole à l’échelle des pays et des régions.

Allons-nous continuer de couler à pic, ou pas ? Quand est-ce donc que la peur d’y laisser sa peau — la peur comme injonction à agir — va enfin nous arracher au syndrome de l’autruche ?

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