Les chiens de faïence

Un règlement, proposé par un organisme lié à l’Union des producteurs agricoles (UPA), a soulevé l’ire des petits éleveurs de poules. C’est un autre exemple des relations tendues qui existent entre la grande agriculture et les petites fermes artisanales.

Comme l’ont rapporté Le Devoir et La Terre de chez nous, l’organisme Les Producteurs d’œufs d’incubation du Québec (POIQ) a limité à 15 femelles et à 5 mâles le nombre de bêtes qu’un éleveur peut posséder et à moins de 500 le nombre d’œufs d’incubation qu’il peut produire dans une année sans détenir de quota de production. Cet organisme, qui veille à la gestion de l’offre du secteur, regroupe de 35 à 40 détenteurs de quota qui écoulent plus de 200 millions d’œufs d’incubation par an pour l’éclosion de poussins.

De fait, les POIQ souhaitaient, par ce règlement, ouvrir un peu plus le marché à la production hors quotas des petites fermes. L’intention, c’était d’accorder un allégement réglementaire sous forme de droit de produire pour régulariser la situation de plusieurs petits éleveurs. C’est raté.

La réaction ne s’est pas fait attendre. Ainsi, de nombreux petits éleveurs artisanaux dépassent la limite autorisée. C’est le cas de Dominic Lamontagne, l’auteur du livre La ferme impossible, et de sa conjointe, Amélie Dion, dont la petite ferme accueille environ 50 poules et quelques coqs. Comme d’autres petits éleveurs, ils ont toujours présumé que leur production d’œufs d’incubation, essentiellement pour leurs propres besoins, n’était pas soumise à la gestion de l’offre.

Un autre éleveur, Étienne Laliberté, cité par Le Devoir, se consacre aux poules de races anciennes, qui sont de toute façon boudées par les producteurs industriels. Il fait partie d’un réseau de producteurs qui cherchent à préserver la diversité génétique de la volaille.

On déplore que le règlement des POIQ n’ait pas fait l’objet de consultations auprès des petits éleveurs, qui ont été placés devant le fait accompli. Il est clair que ces petites fermes n’entrent pas en concurrence avec les détenteurs de quota qui, d’ailleurs, ne comptent essentiellement que sur deux lignées de poules pour produire leurs centaines de millions d’œufs d’incubation.

Devant le tollé, l’organisme a suspendu l’application de son règlement. La Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec (RMAAQ) tiendra des audiences publiques en février afin de démêler l’écheveau.

Cet imbroglio montre bien les difficultés qu’éprouve l’agriculture de grand volume à s’adapter à l’émergence de nouvelles formes d’agriculture. Il faut également souligner que les pratiques agricoles, élaborées au siècle dernier pour accroître considérablement volumes et rendements, doivent évoluer afin de devenir véritablement durables.

On peut se demander quel marché les POIQ cherchaient à protéger et quelle menace ils voyaient dans ces petits éleveurs. La seule volonté de régir ce qui n’est pas régi — une certaine conception de l’intégrité du système de gestion de l’offre — semble animer l’organisme. On peut douter de sa capacité à représenter à la fois les intérêts des détenteurs de quota et ceux des petits éleveurs qui veulent tirer leur épingle du jeu.

Les prochaines audiences de la RMAAQ seront importantes, parce qu’il s’agit d’un cas d’espèce alors que le phénomène des petites fermes et des productions artisanales est appelé à prendre de l’ampleur. Certes, le rôle de la régie est d’assurer le bon fonctionnement de la gestion de l’offre et de la mise en marché des produits agricoles. Mais elle poursuit une mission plus large qui est de favoriser « le développement de relations harmonieuses entre les différents intervenants ainsi que la résolution des difficultés qui surviennent dans le cadre de la production et de la mise en marché de ces produits », comme elle l’écrit dans son dernier rapport annuel de gestion.

Avec l’adoption, cet automne, du projet 103, dont un des chapitres vise à favoriser l’établissement de petites exploitations agricoles, le gouvernement caquiste, inspiré par les constats énoncés par la Commission Pronovost, cherche à encourager la diversification de l’agriculture au Québec.

Cela pose d’énormes défis de coexistence entre la grande agriculture et les petites fermes, deux clans qui, pendant trop longtemps, se sont regardés en chiens de faïence. Nous avons besoin de la productivité de la première pour nourrir notre monde à un coût abordable. Mais nous comptons sur l’innovation de ces nouveaux agriculteurs souvent bien formés pour exploiter de nouveaux débouchés et développer nos régions.

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