Pour en finir avec Pinochet

Formidable et réconfortante élection à la présidence du Chili du candidat de la gauche radicale Gabriel Boric. En cette fin de 2021 en forme de fin du monde pandémique, les Chiliens, eux, ont marché dimanche à contresens du climat d’accablement général. Ne nous interdisons pas de parler de « révolution » — par la rue et par les urnes. Gabriel Boric, ancien leader étudiant, jeune de ses 35 ans, n’a pas seulement remporté la présidence au deuxième tour de l’élection, il l’a gagnée de façon décisive (56 % contre 44 %) contre son adversaire d’extrême droite, José Antonio Kast, dévot d’Augusto Pinochet et de Jair Bolsonaro. Et ce, qui plus est, sur fond de taux de participation substantiel (55 %, un record pour le Chili). Les sondages annonçaient une bataille au coude-à-coude entre ces deux extrêmes ; ils ont eu tout faux. La victoire de M. Boric est lourde de sens en ce qu’elle traduit dans la société la volonté à tous points de vue d’une cassure nette avec l’héritage de la dictature.

On ne sait pas encore de quoi sera fait concrètement ce basculement majeur, si le nouveau président réussira à le traduire en politiques pérennes de justice sociale ou s’il se résumera par éphémérité à un coup de gueule populaire, comme trop souvent cela se produit. Dans un monde englué dans ses populismes, c’est une élection qui fait rêver — et qui fera rêver un certain Gabriel québécois. Pas question ici de bouder son plaisir de voir la droite populiste et ultraconservatrice qui sévit à la grandeur de l’Amérique latine mordre la poussière au Chili. Mais où et comment le nouveau gouvernement trouvera-t-il les moyens fiscaux et politiques de ses ambitions ?

« N’ayez pas peur de la jeunesse pour changer ce pays. […] Si le Chili a été le berceau du néolibéralisme, ce sera aussi son tombeau », a dit M. Boric en campagne. Elles sont grandes, les attentes de la jeunesse urbaine, qui s’est mobilisée en sa faveur et sans laquelle il n’en serait pas là. Or, la tombe sera d’autant moins facile à creuser que la marge de manœuvre du président sera étroite. Il promeut l’État-providence en matière de santé, d’éducation et de retraite, mais il fera face à un Parlement divisé par le milieu entre la gauche et la droite. Et si M. Kast a eu tôt fait, dimanche, de concéder la victoire, ce qui est tout à son honneur, il va de soi que la caste qui tire encore les ficelles d’une économie chilienne hyperprivatisée ne laissera pas sans rien dire le nouveau président démonter la structure des privilèges et des inégalités échafaudée par les Chicago Boys.

On voudrait voir ce qui se passe au Chili se produire au Brésil, où la gauche ne parvenant pas à se renouveler reste prisonnière de la figure tutélaire de Luiz Inácio Lula da Silva.

Gabriel Boric est d’une nouvelle génération de trentenaires engagés qui n’a pas connu la dictature qui a pris fin en 1990, ou à peine, et encore moins le renversement en 1973 de Salvador Allende, pour lequel on ne peut pas s’empêcher aujourd’hui d’avoir une pensée. Le fait est qu’ils sont progressistes sur les plans économique et environnemental, mais aussi sur les questions sociétales, comme le droit à l’avortement et l’égalité hommes-femmes, une cohérence que n’a pas une bonne partie de la gauche latino-américaine. Leur progressisme tient à autre chose encore, et de très important : au fait qu’ils sont en rupture avec une gauche traditionnelle déconnectée, celle qui, au nom de la « transition démocratique », a ménagé la chèvre et le chou depuis 30 ans sans remettre en cause l’ordre néolibéral établi, si ce n’est que par de superficielles indentations.

À quoi rime en effet une transition qui ne change rien au fond ? Le bouleversement de dimanche ne tombe pas du ciel. Cette question, beaucoup de Chiliens se la posent depuis au moins 10 ans. Des grandes manifestations de l’hiver 2011 contre l’endettement étudiant à l’historique mouvement de 2019 contre les inégalités, cette jeune nouvelle gauche démocratique a patiemment consolidé sa présence au Parlement — ainsi qu’à l’échellemunicipale, contrôlant aujourd’hui les mairies de Valparaíso et de Santiago. C’est ensuite du mouvement de 2019 qu’est venue la revendication d’abroger la Constitution imposée sous la dictature, une revendication qui a été approuvée par référendum à hauteur de 78 % avant de donner lieu à l’élection d’une Assemblée constituante largement issue de la société civile,chargée de rédiger une nouvelle Magna Carta d’ici l’été 2022. Avec d’autres, Gabriel Boric a porté tous ces débats, de la rue à l’urne.

À lui maintenant de faire un gouvernement de la large coalition réunie autour de sa candidature — un Frente amplio qui va du Parti communiste à divers mouvements de centre gauche. Qui ne risque rien n’a rien. Il pourra toujours demander conseil aux anciens présidents Ricardo Lagos et Michelle Bachelet, qui lui ont donné leur appui. Le Chili se transforme en un laboratoire de démocratie directe qui mérite la plus grande attention.

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