Une loi pour racheter l’échec des universités

Les travaux menés par la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire sont riches, instructifs et très complets. Quiconque souhaite accéder à un condensé des dérives des dernières années dans les universités québécoises et de leur impact sur l’indispensable liberté universitaire devrait plonger dans le rapport, qui conclut ni plus ni moins à la capitulation des universités face aux errements causés par la rectitude politique.

Oui, il faut l’admettre : faute de directives claires ou de compréhension lucide des principes bafoués par des groupes particuliers ou des théories à la mode, des universités ont déposé les armes et toléré l’intolérable : sondés par la Commission dirigée par l’ex-politicien et vice-recteur à l’UQAC Alexandre Cloutier, une majorité de membres du corps professoral (60 %) affirment avoir déjà refusé de prononcer un mot en classe de peur de provoquer un esclandre (15,6 % des répondants l’ont fait régulièrement, 25,3 % parfois, et 19 % rarement). La Commission conclut donc à une « tendance lourde » au sein des universités plutôt qu’à des événements isolés, montés en épingle au gré des battements médiatiques.

Dans ses travaux, la Commission a non seulement procédé par sondage et appel de mémoires, mais elle a aussi effectué un riche tour d’horizon des pratiques au sein des établissements universitaires, des politiques et définitions édictées ici et là, des protections conférées par les conventions collectives et de la jurisprudence encadrant des concepts clés, comme la liberté d’expression. Le portrait permet de conclure que le bastion de protection de la liberté universitaire est en totale décrépitude au sein des universités : inégal, variable, méconnu, sous-utilisé. On s’étonne moins après lecture de ce bilan d’avoir assisté, impuissants, à des « dérives » ici et là, des groupes étudiants ayant littéralement pris en otage la liberté universitaire au nom d’un droit n’existant tout simplement pas, soit ce droit fictif à ne pas être offensé dans l’enceinte protectrice de la classe.

Outre ses recommandations chocs, dont une loi nationale pour encadrer le concept de liberté universitaire, la Commission émet d’ailleurs cinq avis très pertinents, dont l’un précisant justement qu’il n’existe pas un tel concept que celui « d’espaces sécuritaires » pour des salles de cours où la confrontation d’idées, émises bien sûr dans le respect, devrait être encouragée et normalisée plutôt qu’abriée sous le grand couvert de la rectitude politique.

Le rapport produit par l’ex-juge de la Cour suprême Michel Bastarache à la suite de controverses à l’Université d’Ottawa (la chargée de cours Verushka Lieutenant-Duval et l’utilisation en classe du mot en n, et le professeur Amir Attaran ayant accusé les Québécois d’être racistes dans un échange vigoureux diffusé sur Twitter) avait déjà mis la table, même s’il ne désignait qu’un seul établissement : il défendait le droit des membres du corps professoral à discuter, à enseigner et à effectuer des recherches sur tout sujet, quel qu’il soit, et ce, peu importe l’identité de l’enseignant. Il rappelait l’établissement à son devoir capital de défense de ses professeurs, particulièrement dans l’exercice de la liberté universitaire.

Si la commission Cloutier conclut froidement à la nécessité d’une loi au Québec pour définir la mission de l’université et la liberté universitaire, et encadrer les obligations des établissements en matière de protection des bénéficiaires de cette liberté, c’est qu’elle a bien vu que, dans l’absolu, sans un cadre législatif, c’est la peur des controverses qui continuera de prévaloir, ainsi qu’on l’a constaté ces derniers temps. Pour les tenants de l’autonomie universitaire, instaurée en principe quasi sacré au sein du cercle des recteurs et rectrices, le concept même d’encadrer la liberté par une loi est un non-sens. En théorie, ils ont parfaitement raison ; mais ils ont échoué au test de la réalité et n’ont pas su défendre fermement les principes fondateurs de l’université. Il faut en prendre acte.

L’un des plus grands enseignements de ce rapport tourne autour de ce qu’on pourrait appeler le retour aux sources : en revisitant les origines de l’université et en replongeant à coups de multiples références dans le texte québécois fondateur qu’est le rapport Parent, les membres de la commission Cloutier donnent aux universités une leçon d’importance en rappelant qu’elles ne doivent se soumettre ni aux diktats détestables du clientélisme ni non plus aux grandes tendances sociales à la mode, si puissant en soit le courant.

Si Québec choisit la voie législative pour redonner aux établissements universitaires une colonne commune et la même marche à suivre, il devra lui aussi être diligent dans la mise en œuvre de cette loi, pour qu’elle ne devienne pas à son tour une façade.

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