Le cancre

Pour le gouvernement, la semaine qui suit la fin de la session parlementaire et qui précède les Fêtes est celle des mauvaises nouvelles. Cette année, c’est le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, qui a livré la sienne, le bilan des émissions de gaz à effet de serre (GES) pour 2019, la dernière année dont les statistiques sont disponibles.

Avec une mine contrite qui seyait à la circonstance, Benoit Charette a prévenu que « la nouvelle n’[était] pas bonne ». Le ministre a confirmé que les émissions de GES avaient augmenté de 1,5 %, ou de 1,28 mégatonne, en 2019. La cible pour 2030 que vise le Plan pour une économie verte du gouvernement caquiste, soit une baisse de 37,5 % par rapport à 1990, s’éloigne au lieu de se rapprocher. L’objectif d’une réduction de 20 % en 2020 que faisait miroiter le gouvernement Couillard n’était qu’une chimère. En fait, le Québec n’a retranché que 2,7 % de ses émissions de 1990.

N’eût été les fermetures dans la grande industrie, notamment des papetières, du recul des activités manufacturières et, dans une moindre mesure, de l’amélioration de certains procédés industriels, on aurait assisté à une hausse substantielle de quelque 20 % des émissions totales de GES, tandis que les émissions produites par le transport routier bondissaient de 60 %. Essentiellement, aucune mesure gouvernementale implantée durant la période n’a apporté de changement majeur. Le Québec est peut-être le champion en matière de faibles émissions de GES au Canada — nous en émettons deux fois moins par habitant que le reste du Canada —, mais c’est grâce à la construction des grandes centrales hydroélectriques, un choix qui n’était pas fondé à l’époque sur des motifs écologistes. Bénéficiant de cette bonne fortune, les Québécois n’ont jamais eu à fournir d’effort particulier pour se montrer plus vertueux que leurs voisins.

Il reste huit ans pour atteindre la cible. « La marche est colossale », a reconnu le ministre. Doté de 6,7 milliards sur une période de cinq ans, le plan du gouvernement caquiste, qui s’appuie tout de même sur une démarche mesurable, décrit des mesures qui permettront de parcourir moins que la moitié du chemin. La majeure partie des efforts porte sur le transport routier. Aussi, pour une bonne part, s’agit-il d’un plan d’électrification des transports.

Pour 2020, les émissions de GES devraient baisser au Québec en raison de la pandémie, pour augmenter en 2021 en raison de la reprise. Les bilans ne voudront rien dire, dépendant essentiellement des fluctuations de l’activité économique. Le ministre s’attend même à une légère augmentation d’ici à ce que le plan produise des résultats, dans quatre ans. Aux dires de Benoit Charette, la réduction de 37,5 % s’effectuera en cinq ans, de 2026 à 2030. Encore faut-il trouver les moyens que le gouvernement n’a pas encore imaginés pour atteindre plus de la moitié de l’objectif. Colossal, vous dites ? Hénaurme, auraient dit Flaubert ou Réjean Ducharme.

Le troisième lien n’influera aucunement sur le bilan des émissions en 2030, a soutenu le ministre. C’est une infrastructure qui ne sera pas fonctionnelle « au mieux, avant une dizaine d’années, si ce n’est un peu plus », a-t-il affirmé. Ceux qui s’opposent à la construction de ces deux tunnels sous le fleuve trouveront peut-être réconfort dans le fait qu’il pourrait s’agir d’un projet pour la prochaine décennie, un échéancier qui s’apparente aux calendes grecques.

Contrairement au plan vert des libéraux, dont les objectifs étaient flous et qui s’est avéré un échec — plus de la moitié d’un fonds de 2,4 milliards a été dilapidé —, le plan du gouvernement Legault sera continuellement révisé et les mesures, évaluées, a répété le ministre. Mais comme on ne verra pas l’ombre d’un résultat avant plusieurs années, on peut se demander si cette révision servira.

Jugeant la cible de 37,5 % trop modeste, le Parti libéral du Québec a fixé à 45 % son objectif de réduction, tandis que Québec solidaire a établi le sien à 55 %. Cette surenchère n’est pas crédible. Si le gouvernement Legault ne peut dire comment il respectera sa cible, ni les libéraux ni les solidaires ne sont en mesure de le faire. Le PLQ a écarté toute taxe sur les véhicules énergivores, alors que QS souhaite imposer une taxe « malus » qui n’affecterait ni les familles, ni les gens en région, ni les travailleurs qui se servent de leur camionnette pour gagner leur vie. C’est dans la tradition québécoise : pas besoin de consentir d’efforts pour contrer les changements climatiques. En matière d’émissions de GES, le Québec est un cancre qui peut se targuer de présenter le meilleur bulletin en Amérique du Nord.

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