Les leçons de Chelsea

Il s’est écoulé deux ans entre l’entrée en vigueur de la Loi sur la laïcité de l’État et le premier cas litigieux d’embauche d’une enseignante voilée dans une école québécoise. Nous pouvons en tirer deux conclusions préliminaires avant de mesurer les implications de cette décision.

D’une part, il n’y avait pas vraiment d’urgence ou de péril imminent justifiant l’interdiction du port de signes religieux par les enseignants lors de l’adoption de la Loi, en 2019. Si les femmes voilées avaient été en passe de déferler dans le réseau public d’éducation, nous compterions aujourd’hui les cas comme celui de Fatemeh Anvari à la douzaine.

L’inclusion des enseignants dans le projet de loi 21 demeure le talon d’Achille de la version caquiste de la laïcité. Elle ne faisait pas partie des recommandations du rapport Bouchard-Taylor, qui s’en tenait à l’interdiction des signes religieux pour les agents de l’État en situation de coercition. Le Devoir appuie toujours l’esprit et la lettre du rapport sur lequel la Loi aurait dû être calquée.

L’argument avancé pour expliquer l’inclusion des enseignants, soit la protection de la liberté de conscience de « nos » enfants et adolescents, demeure toujours aussi ténu. Des professeurs de gauche comme de droite interfèrent quotidiennement avec la liberté de conscience de leurs élèves ou étudiants sans que le gouvernement ressente la nécessité d’agir. L’État et ses institutions sont déjà laïques ; nul besoin de ce surplus de laïcité qu’apporte le bannissement de la femme voilée dans les écoles publiques du primaire et du secondaire seulement. L’arsenal législatif est bien lourd pour une menace dont la démonstration reste à faire.

D’autre part, les pourfendeurs de la Loi sur la laïcité devraient atténuer leurs critiques et reconnaître, en présence d’un seul et unique cas en litige, que le liberticide appréhendé et tant décrié n’a pas eu lieu. Contrairement à ce que laisse entendre le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, l’enseignante de Chelsea n’a pas perdu son travail à cause de sa religion. Elle a plutôt été affectée à des dossiers liés à l’alphabétisation et à l’inclusion.

Le cas de Fatemeh Anvari a peu à voir avec l’expression de convictions religieuses. La principale intéressée a confié qu’elle avait posé un geste de militantisme politique en se réclamant du port du voile à l’école. Un geste « de résistance et de résilience », a-t-elle dit. L’odieux de la situation revient à la Commission scolaire Western Québec, responsable de l’embauche de Mme Anvari.

Au Canada anglais, de nombreux commentateurs et leaders politiques font pression sur le premier ministre Trudeau pour qu’il s’implique dans la contestation judiciaire de la Loi. Ceux-ci se moquent du rapport Bouchard-Taylor, de la différence québécoise en matière de laïcité et d’intégration. Ils affirment sans pudeur que le Québec ne peut pas être maître de ses institutions et de sa trajectoire singulière sur le continent nord-américain. Ils encourageront sans fléchir l’esprit « partitionniste » à l’œuvre dans certains recoins isolés des commissions scolaires anglophones.

Pour l’heure, le cas de l’enseignante de Chelsea relève de l’exception. Il ne faudrait pas qu’il soit le prélude à d’autres gestes de provocation, voire de défiance à l’égard de la Loi sur la laïcité de l’État. Lors de l’étude des projets de loi sur la laïcité et la réforme de la loi 101, de même qu’au récent congrès du Parti libéral du Québec, des commissions scolaires anglophones ont réaffirmé le « droit exclusif » de la minorité anglo de gérer et de contrôler ses écoles. Leurs velléités d’indépendance et d’autonomie, certes légitimes, ne leur donnent pas le droit de se soustraire au cadre législatif québécois.

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