Négligent Boris

Survivra, survivra pas ? Sa désinvolture et son arrogance vont-elles finir par couler Boris Johnson ? Assommé par une série de scandales, dont le moindre n’est pas la gênante révélation que s’est tenue l’année dernière, en pleines restrictions sanitaires, une fête de Noël au 10 Downing Street à laquelle auraient participé des dizaines de personnes, le premier ministre britannique voit tout à coup son horizon politique se brouiller radicalement. Il est contesté de l’intérieur même de son Parti conservateur — une machine réputée impatiente envers ses chefs quand ils se mettent à flancher, ainsi que Theresa May peut en témoigner.

Pas question, donc, de célébrations de Noël en catimini à la résidence du premier ministre cette année… Et pour cause. Parce que, évidemment, l’opinion publique prend plutôt mal que l’entourage de M. Johnson ait été en train de fêter alors que les mesures de confinement antipandémique interdisaient tout rassemblement de deux personnes de foyers différents. Ensuite parce que le variant Omicron est aujourd’hui en train de prendre, de l’aveu même de Johnson, les proportions d’un « raz-de-marée » dans le pays.

Soit, le variant Omicron se propage, là comme ailleurs, à un rythme inédit, ainsi que l’a indiqué mardi l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et les cas augmentent à une vitesse stupéfiante en Grande-Bretagne, l’un des pays les plus touchés par la COVID-19. Mais c’est peu dire que, comme Donald Trump aux États-Unis, M. Johnson a politisé à outrance la gestion de la pandémie et un peu beaucoup tergiversé, dès le début de la crise sanitaire, quant à la gravité du mal. À évoquer un raz-de-marée et à annoncer dimanche une accélération massive de la campagne de la troisième dose vaccinale, M. Johnson donne encore une fois la nette impression d’agir moins par souci du bien-être de la population que par intérêt politique personnel.

Leur ayant été jusqu’à maintenant fort utile, l’homme est en perte de crédibilité même parmi les siens, un signe qui ne ment pas. Possible qu’il rebondisse ? Bien entendu. On ne dit pas pour rien que ce maître d’œuvre du Brexit est un « homme téflon ». Puis, les prochaines élections générales n’ont pas lieu avant deux ans et le Parti conservateur dispose aux Communes d’une confortable majorité de 79 sièges, décrochée sous sa gouverne en 2019. N’empêche que les sondages défavorables se multiplient. Et que le « partygate » n’est pas le premier scandale présumé, ni même au fond le plus grave, à avoir éclaboussé le gouvernement ces derniers temps.

Copinage, quand tu nous tiens… Les règles d’appels d’offres pour les contrats publics ayant été suspendues au nom de l’urgence covidienne, des journalistes ont mis au jour l’existence de lucratifs contrats passés en douce et en toute opacité à des amis du régime — ce que la presse anglaise a vite fait de qualifier de « chumocracy ». L’un des cas les plus médiatisés, parmi d’autres, a impliqué le député et ami de M. Johnson Owen Paterson, soupçonné de corruption pour avoir touché de juteux revenus de lobbying, mais que le premier ministre s’est entêté à défendre, avant de finalement le lâcher. Une autre affaire, typique des salons du pouvoir, concerne des sommes avancées par un donateur tory pour la rénovation de l’appartement de Downing Street de M. Johnson — au sujet desquelles ce dernier aurait fait des cachotteries…

La presse de gauche qui le déteste se déchaîne, évidemment. « C’est une calamité d’avoir le pire premier ministre d’après-guerre, et de loin, alors que le pays traverse sa pire crise d’après-guerre, écrivait en éditorial dimanche The Observer dans une critique dévastatrice de l’incurie de Johnson en matière de lutte contre la pandémie. Il […] incarne le politicien qui voit la politique comme un jeu plutôt que comme un devoir. Il est tout à fait inapte à gouverner le Royaume-Uni. »

La presse de droite s’émeut aussi en constatant que les loups conservateurs flairant le sang commencent à tourner autour de M. Johnson. « Il y a une puanteur de fin de régime émanant de Downing Street qu’il n’est désormais plus possible d’ignorer », écrivait la semaine dernière un des rédacteurs en chef du Daily Telegraph.

Coulé par une fête de Noël ? Peut-être. Ce qui ne serait point sans ironie, lui qui, justement, considère la politique comme un jeu.

Dans l’immédiat, il lui fallait d’urgence faire voter cette semaine au Parlement les mesures qu’il a annoncées mercredi dernier pour freiner la propagation du variant Omicron : télétravail « autant que possible », port obligatoire du masque au théâtre et au cinéma et, pour la première fois, introduction du passeport vaccinal dans certains lieux publics, ce qui allait sûrement se heurter à une forte opposition de l’aile droite et libertaire du Parti conservateur. Des mesures qui, cela dit, allaient être votées au Parlement grâce à l’appui de l’opposition travailliste. Mais qui s’inscrivent dans une crise politico-pandémique dont on peut forcément douter que M. Johnson sera capable de juguler.

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