Un curieux attachement

Mardi dernier, la Barbade est devenue une république, mettant ainsi un terme à son allégeance à la couronne britannique et à sa représentante actuelle, la reine Élisabeth II, 55 ans jour pour jour après que ce petit pays de 295 000 habitants eut déclaré son indépendance du Royaume-Uni.

Les Barbadiens ont donc coupé les liens avec ce symbole d’oppression coloniale plus de 350 ans après que des colons anglais eurent débarqué pour transformer cette île des Antilles en une vaste exploitation sucrière reposant sur le travail d’esclaves d’origine africaine. L’an dernier, en annonçant son intention de cesser d’être une monarchie, la Barbade avait enlevé la statue d’un vice-amiral anglais, Horatio Nelson, d’un parc de sa capitale, Bridgetown. Bientôt, leur gendarmerie ne sera plus « royale » et leur État ne sera plus désigné comme la « Couronne ».

Il ne faut pas croire que la monarchie britannique s’est offusquée de cet abandon. Héritier de la couronne britannique, le prince Charles était de la cérémonie tenue à Bridgetown pour célébrer la création de la république. Il faut dire que la Barbade demeure un des 54 pays du Commonwealth, une association dont la cheffe est toujours la reine Élisabeth II.

Mercredi, le Parti québécois a présenté une motion pour féliciter la Barbade de son accession au statut de république, une motion sans conséquence qui n’avait rien d’embarrassant pour le gouvernement caquiste. Qu’on en juge : « Que l’Assemblée nationale félicite la Barbade pour avoir abandonné le régime politique monarchiste, hérité du colonialisme britannique, et adopté le républicanisme. »

Or dans un geste qui peut apparaître surprenant, le leader parlementaire caquiste, Simon Jolin-Barrette, a refusé de donner son consentement pour que la motion soit soumise au vote des députés. Le leader parlementaire du Parti québécois, Joël Arseneau, a eu raison d’écrire sur Twitter que l’attachement de la CAQ envers la monarchie est aussi « déroutant qu’imperturbable ».

Certes, il y a, parmi la députation caquiste, de farouches fédéralistes. Dans son bureau de circonscription, la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, s’est payé un drapeau canadien pour qu’il rivalise avec le drapeau du Québec fourni par l’Assemblée nationale, tout comme Éric Caire, Éric Lefebvre et Samuel Poulin, a-t-on relevé du côté de l’opposition péquiste. Ça fait de belles et fières photos.

À la Chambre des communes, le député bloquiste Stéphane Bergeron a présenté une motion semblable, qui a connu le même sort tandis que de nombreux élus conservateurs ont entonné le God Save the Queen, a-t-on rapporté, au grand dam du président de la Chambre, qui est intervenu pour rappeler qu’il est interdit de chanter dans l’enceinte, sauf pour pousser la note sur le Ô Canada.

Or, on peut être un fervent fédéraliste et considérer qu’il faille couper les ponts avec la monarchie britannique. D’ailleurs, que ce soit à Ottawa ou à Québec, les élus devront se poser sérieusement la question. La reine Élisabeth II n’est pas éternelle. Elle a fêté cette année son 95e anniversaire et connaît des ennuis de santé. Depuis quelques semaines, la souveraine a dû annuler sa présence à plusieurs événements, dont la cérémonie du jour du Souvenir à la mi-novembre.

Est-ce que les Canadiens veulent que le prince Charles devienne le monarque du Canada et que sa bouille figure sur les billets de banque ? Il faut croire que non. Diffusé mardi, un sondage Internet de l’Angus Reid Institute auprès de 1898 répondants indique que les deux tiers des Canadiens s’opposent à ce qu’il devienne le chef de l’État canadien. Un peu plus de la moitié des répondants estiment que le pays ne devrait pas conserver à long terme sa monarchie constitutionnelle : ils n’étaient que 38 % en avril dernier. Un changement est en train de s’opérer au Canada anglais.

L’Australie, où l’abolition de la monarchie est souhaitée par 60 % de la population, n’attend que la fin du règne d’Élisabeth II pour devenir une république. La Nouvelle-Zélande devrait l’imiter. Bientôt, à l’exception du Royaume-Uni, le Canada sera le seul pays développé à conserver cette monarchie, symbole de la sujétion coloniale.

Le sondage Angus Reid confirme qu’au Québec, l’affaire est entendue. Comme pour d’autres coups de sonde, plus de 70 % des Québécois veulent en finir avec la monarchie. Habituellement sensible à l’opinion de la population, le gouvernement Legault, sur cette question, semble tétanisé. C’est d’autant plus curieux que la CAQ, dans son projet nationaliste, revendique l’abolition de la fonction de lieutenant-gouverneur. Or, la façon d’y arriver, c’est que le Canada renonce à la monarchie. Il ne s’agit donc pas pour les caquistes de vendre leur âme fédéraliste.

 

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