Créer des travailleurs

Aux élections générales de 2014, le chef libéral, Philippe Couillard, flanqué de son trio économique formé de Carlos Leitão, Martin Coiteux et Jacques Daoust, s’engageait à créer 250 000 emplois en cinq ans. Il semble bien loin ce temps où on gagnait des élections en promettant de multiplier les jobs. Aujourd’hui, il faudrait plutôt promettre de créer des travailleurs.

Après la présentation de la mise à jour économique et financière du ministre des Finances, Eric Girard, c’était au tour du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, à qui François Legault vient de confier en plus le portefeuille de l’Immigration, de dévoiler les détails de son « opération main-d’œuvre ».

La stratégie est sans précédent, tant par son ampleur que par la nature des mesures envisagées. Ainsi, le gouvernement Legault entend débourser 3,9 milliards en cinq ans pour contrer la rareté de la main-d’œuvre, dont 2,9 milliards pour de nouvelles dépenses prévues dans le minibudget. C’est une démarche à laquelle participent six ministères.

Une bonne part de ces nouvelles dépenses, soit 1,7 milliard, financera une mesure inédite : le versement de bourses substantielles destinées à influencer le choix de carrière de dizaines de milliers d’étudiants du cégep et de l’université, auquel s’ajoute la qualification de 55 000 travailleurs de la construction. Les bourses sont alléchantes et viennent en sus du programme de prêts et bourses habituel : 9000 $, ou 1500 $ par session, pour un diplôme d’études collégiales (DEC) technique ; et 15 000 $ pour un programme de trois ans à l’université ou 20 000 $ pour un programme de quatre ans, soit 2500 $ par session. On vise l’ajout en cinq ans de 60 000 travailleurs essentiels dans les services publics, dans le réseau de la santé et des services sociaux, en éducation et dans les services de garde. On veut aussi que surgissent 50 000 travailleurs en technologies de l’information et 5000 ingénieurs.

La mesure est onéreuse parce que les étudiants qui s’orientaient de toute façon vers les domaines privilégiés auront aussi droit aux bourses spéciales. Le premier ministre François Legault a indiqué que l’objectif du gouvernement était de diplômer 36 000 étudiants de plus, selon une évaluation qui tient du « gros bon sens », a-t-il dit, c’est-à-dire du pif. Si ce chiffre s’avère, chacun des travailleurs supplémentaires coûtera 47 000 $ à l’État.

En outre, le ministre Boulet a prévu une allocation bonifiée de 475 $ par semaine, soit l’équivalent du salaire minimum, pour les personnes sans emploi qui suivront une formation professionnelle. On ne semble toutefois pas savoir quel sera l’effet de cette mesure.

Quoi qu’il en soit, on ne peut reprocher au gouvernement Legault, alors que les entreprises québécoises, mais aussi le secteur public, ont du mal à composer avec la rareté de la main-d’œuvre, de déployer des trésors d’imagination pour faire face à la situation. D’ailleurs, les gestes du gouvernement ne visent pas seulement à accroître le bassin de main-d’œuvre : diverses mesures sont en place pour soutenir les entreprises qui investissent dans l’informatisation et l’automatisation de leurs procédés.

Avant la pandémie, le milieu des affaires se plaignait déjà des problèmes que les pénuries de main-d’œuvre occasionnaient aux entreprises, surtout aux PME. La forte croissante économique de la dernière année, bien qu’il s’agisse d’un rattrapage, crée une pression considérable. Comme le souligne l’économiste Mia Homsy, présidente-directrice générale de l’Institut du Québec, on se retrouve avec deux chômeurs pour chacun des postes vacants, alors que cette proportion était de cinq pour un en 2019. On prévoit qu’il y aura 1,4 million de postes à pourvoir d’ici 2028. C’est le double d’il y a quelques années. Et ce qu’il faut retenir, c’est que 80 % des emplois vacants sont le fait de départs à la retraite, tandis que la vigueur de la reprise explique le reste. Le recours à une immigration ciblée peut aider, mais les études sérieuses à ce sujet montrent que son effet sur le vieillissement de la population et les pénuries de main-d’œuvre est modeste. Ce n’est malheureusement pas la panacée, contrairement à ce que les porte-parole du milieu des affaires clament.

Le contexte forcera les entreprises à produire plus de valeur avec moins de main-d’œuvre, une main-d’œuvre payée plus cher. On parle donc d’une hausse de la productivité. Et cela vaut aussi pour les services publics. C’est là l’objectif du gouvernement Legault et de son ministre Eric Girard, qui veulent rattraper l’Ontario.

Le Québec est engagé dans une nouvelle ère économique. Ce ne sera pas de tout repos. Créer des travailleurs, à moins de s’appeler Dieu, est beaucoup plus difficile que de créer des emplois.

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