Prendre à gauche

Quelque chose d’inédit se passe au Honduras, mais demeure sous le radar, vu la tempête soulevée par le variant Omicron. À savoir que l’oligarchie qui tient le pouvoir dans ce petit pays d’Amérique centrale, grand exportateur de migrants fuyant vers les États-Unis la violence et la pauvreté, a été magistralement conspuée par l’électorat lors de l’élection présidentielle de dimanche dernier.

Avec le résultat qu’une femme, et femme de gauche de surcroît, est pour la première fois aux portes du pouvoir à Tegucigalpa.

D’où une question immédiate : Xiomara Castro réussira-t-elle là où son mari, Manuel Zelaya, chassé de la présidence par un coup d’État en 2009, a échoué ? La poignée de grandes familles qui tirent les ficelles dans le pays ne lui fera pas de quartiers. Dans quelle mesure son gouvernement saura-t-il accomplir des gestes capables de pacifier un pays en état de crise perpétuelle, un pays que les États-Unis qualifient aujourd’hui de « narco-État » après l’avoir toujours traité comme une république bananière pur jus ? 

La victoire de Mme Castro a été « reconnue » mardi par le monde des affaires avant de l’être finalement par son adversaire de droite, Nasry Asfura, dauphin du président sortant, Juan Orlando Hernández (dit « JOH »), au pouvoir depuis 12 ans et réputé lié aux narcotrafiquants par son frère emprisonné aux États-Unis. Aux dernières nouvelles, les résultats indiquaient qu’après dépouillement de plus de la moitié des voix, elle disposait d’une avance substantielle de 20 points (54 % contre 34 %). Victoire décisive, fondée sur un taux de participation dit historique de 62 %. Reste que le décompte des voix se déroulait depuis lundi au compte-gouttes, faisant nécessairement craindre des fraudes massives comme lors de la présidentielle de 2017, à l’issue de laquelle JOH avait été déclaré de justesse vainqueur, avec brutale répression à la clé des manifestations d’opposition populaires. Un scrutin auquel le Canada, au nom des intérêts de son industrie minière, avait d’ailleurs donné sa bénédiction.

Accoudée aux mouvements sociaux en même temps qu’elle-même membre de l’establishment, Mme Castro défend donc des positions progressistes, parle de « socialisme démocratique à la hondurienne » et, dans ce pays catho-conservateur, de dépénalisation partielle de l’avortement. Elle a promis de créer, en collaboration avec les Nations unies, un organisme de lutte contre l’impunité sur le modèle de celui qui avait été mis sur pied au Guatemala. En aura-t-elle le courage ? Forcément, Mme Castro est une femme que la droite présentera comme la marionnette de son mari, lui qui avait été élu en 2006 sous la bannière d’un parti de centre droit avant de virer à gauche et de se rapprocher du Venezuela.

  

La campagne électorale a fait une trentaine de morts parmi les acteurs politiques, sordide illustration du climat de violence extrême qui sévit au Honduras. Dans ses « Conseils aux voyageurs » concernant le Honduras, le gouvernement canadien met certes en garde contre la COVID-19 et le nouveau variant, mais il invite surtout les Canadiens à « éviter tout voyage non essentiel » dans une grande partie de ce pays « en raison de la criminalité ».

Or, le fait est que la situation serait moins désespérante si la moitié des armes à feu non enregistrées au Honduras n’était le résultat d’un trafic illégal, qui part des États-Unis, comme c’est du reste le cas au Salvador et au Guatemala, les deux autres pays du « triangle du nord » en proie, eux aussi, à de graves problèmes d’érosion démocratique. Entendu — et les Montréalais commencent à être bien placés pour le comprendre — que la lutte contre la criminalité passe en partie par le contrôle des armes aux États-Unis.

La pandémie et le dérèglement climatique — avec son cercle vicieux d’ouragans dévastateurs et de sécheresses prolongées — n’arrangent rien. Les trois quarts des dix millions de Honduriens vivraient désormais sous le seuil de pauvreté. Face à la COVID-19, l’inadéquat système de santé du pays est complètement débordé, alors que le taux de vaccination, à moins de 40 %, y est l’un des plus bas en Amérique latine. Là aussi comme ailleurs se pose, à quelques petites heures d’avion de chez nous, l’impératif de l’équité vaccinale et de l’accès aux soins.

C’est dire en même temps, à se pencher sur le cas du Honduras, que cette question de l’équité vaccinale, dont on se remet à reparler intensivement depuis quelques jours et dont on attend toujours qu’elle soit concrètement appliquée, ne peut pas se poser en vase clos, indépendamment de celles de justice sociale, de sécurité humaine et de droits démocratiques. Qui veut d’un vaccin si c’est pour ensuite crever de faim ?

Que de défis attendent Mme Castro. Mais quels progrès arrivera-t-elle à faire faire à la société hondurienne si l’immense ras-le-bol exprimé dans les urnes ne résonne pas au-delà du Mexique, jusqu’aux États-Unis et au Canada ?

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