La nature de la bête

L’an dernier, à pareille date, un questionnement lancinant était sur toutes les lèvres : « Pourra-t-on sauver Noël ? » Excédés par le train lassant des effets de la pandémie et abattus par le confinement, les Québécois se sont fait imposer en 2020 un temps des Fêtes « diète », avec une liste de restrictions. Pouvaient-ils se douter qu’un an plus tard, un variant nommé Omicron remettrait la même question au goût du jour : que restera-t-il de Noël (bis) ?

Nerveux depuis que les premiers cas d’infection au variant Omicron ont été dévoilés, les gouvernements du monde entier se retrouvent face à un défi détestable : gouverner dans l’incertitude. La différence d’avec l’hiver 2020 est de taille : ils ont acquis une expérience et savent que, lorsque se profilent trop de variables inconnues avec une incidence possible sur la santé des populations, ils doivent pécher par excès de prudence.

Les décideurs enfilent donc à nouveau leurs chausses d’équilibristes. Les voici encore à devoir composer, d’un côté, avec la lassitude de la population avide de vraie normalité et, de l’autre, avec la ténacité d’un virus infatigable. Que l’on se le tienne pour dit : ces mutations du virus qui forcent des réactions adaptées des pays et de leurs citoyens, voilà le vrai « normal » auquel on devra s’accoutumer. Ce dernier épisode de mutation — sans l’ombre d’un doute pas le dernier — ne traduit en fait que l’évolution naturelle du virus.

Les hypothèses s’additionnent, mais mieux vaut pour l’instant se raccrocher aux faits. Lundi, la conférence de presse du ministre de la Santé, Christian Dubé, a révélé des données d’importance à retenir. Elles confirment le sérieux de l’affaire et tracent le chemin de la prévention. Un premier cas du variant Omicron a été confirmé au Québec ; les experts seront incapables de certifier les effets du variant sur la contagiosité et la couverture vaccinale avant encore quelques semaines ; 10 millions de tests rapides seront rendus disponibles au Québec d’ici au temps des Fêtes ; le séquençage et le criblage seront recommencés pour détecter plus rapidement les variants du virus.

On ne sait pas pour le moment de quel côté de la balance, positif ou négatif, penchera l’évolution d’Omicron. Mais avec les minces informations dont on dispose, il est sage de ne pas succomber à la panique tout en misant sur une attitude prudente et des gestes préventifs forts. Sitôt la confirmation d’un nouveau variant détecté d’abord en Afrique du Sud, le Canada a d’ailleurs décidé de fermer ses frontières à certains pays africains, en plus d’imposer des mesures sanitaires à l’entrée au pays de certains voyageurs — c’est à l’aéroport Montréal-Trudeau que le cas québécois fut repéré. Trois cas sont connus au Canada, quatre autres sont examinés par la Santé publique et 115 voyageurs sont surveillés de près. L’étanchéité des frontières sera déterminante au cours des prochains jours.

Les autorités se gardent de forger des hypothèses sur du brouillard, mais on a noté en Afrique une forte transmissibilité d’Omicron, plus forte encore que Delta — qui lui-même supplantait Alpha en la matière. Les optimistes rêvent d’une véritable immunité collective : si Omicron était plus contagieux, mais provoquait moins de symptômes, ce serait peut-être le signe que la virulence s’estompe au gré des mutations. Rien toutefois ne permet de confirmer cette piste.

En l’absence de certitude, l’Organisation mondiale de la santé s’est dite d’abord « préoccupée », puis a précisé qu’« Omicron présente un risque très élevé » à l’échelle mondiale. Le président américain, Joe Biden, a affirmé que ce variant était « un objet de préoccupation, mais pas de panique ». Réunis hier de manière exceptionnelle, les ministres de la Santé des pays du G7 ont reconnu « la menace d’un nouveau et possiblement très contagieux variant de COVID-19 » nécessitant « une action urgente ». À divers degrés sur la planète, les pays ont réagi promptement en réaffirmant l’importance du vaccin, des mesures sanitaires et du contrôle des frontières.

L’attentisme n’est en effet pas une option lorsqu’on s’attaque à un coureur de fond comme le coronavirus. Même sans réponse claire sur la nature de la bête, notamment en ce qui a trait à sa capacité à déjouer le vaccin, il faut poursuivre chez nous la campagne de vaccination tant chez les plus jeunes, surreprésentés dans les courbes d’infection des dernières semaines au Québec, que chez les citoyens dont le délai de vaccination commande la dose de rappel. Voilà un espace où les efforts doivent être archiconcentrés.

Le ministre de la Santé promet qu’il réglera le sort de Noël le 6 décembre, lorsqu’on en saura plus. Mais derrière sa saine insistance à encourager les rencontres en milieu « contrôlé » plutôt que les rassemblements privés, les observateurs auront peut-être senti un présage des annonces à venir. Noël sous la cloche, encore une année.

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