La police peut faire mieux

Deux de nos journalistes d’enquête, Stéphanie Vallet et Améli Pineda, ont épluché 331 rapports du coroner pour isoler 81 cas de décès de Québécois tombés sous les balles de policiers au cours des 20 dernières années. Cette analyse fine démontre le besoin impératif de réformer l’organisation policière et de modifier durablement la prise en charge des personnes en situation de détresse.

Quatre-vingt-un décès en 20 ans, alors que les policiers ont dû réaliser des centaines de milliers d’interventions, c’est une anomalie statistique, diront les principaux intéressés. Une écrasante majorité des interventions se déroulent sans aucune anicroche, ajouteront-ils. Pourquoi cette fixation sur un épiphénomène ?

Bien, justement. Nos journalistes ont démontré que 70 % des personnes abattues par des policiers au Québec étaient aux prises avec un problème de santé mentale connu. Leur analyse a permis de dresser un portrait-robot de la victime type. C’est un homme de 38 ans, armé, d’un couteau dans la moitié des cas, en crise, en proie à la détresse mentale et possiblement en état d’intoxication. Dans un cas sur deux, l’intervention se solde par des coups de feu en moins de dix minutes.

Le cas de Jean René Junior Olivier, tué par des policiers de Repentigny, en août dernier, correspond à cette description. Le témoignage de sa mère, Marie-Mireille Bence, est particulièrement dérangeant. C’est elle qui a composé le 911, alors que son fils de 37 ans était en pleine crise. Armé d’un couteau à steak, il disait vouloir se défendre contre des personnes imaginaires lui voulant du mal. « Je pensais voir arriver une ambulance, et non pas six ou huit policiers avec des fusils », a confié Mme Bence.

La logique aurait voulu qu’il en soit ainsi, mais non. À l’arrivée des policiers, Olivier a pris la fuite avec son couteau, à 7 h 30 un dimanche matin, dans les rues désertes de Repentigny. Il a été abattu, victime de sa maladie et de pratiques policières désuètes.

Dès leur formation, les aspirants policiers sont conditionnés à se méfier des suspects armés d’un couteau, ce qui est fort compréhensif. On leur enseigne qu’à moins de 21 pieds de distance, le suspect aurait le temps de se ruer sur eux et de les poignarder sans qu’ils aient le temps de dégainer. Ils tirent la peur au ventre.

N’y a-t-il pas lieu de revoir ces pratiques ? Surtout quand le suspect est d’abord une menace pour lui-même, une personne en crise qui n’obtempère pas aux ordres des policiers. Surtout quand les armes intermédiaires ne sont même pas utilisées dans six décès sur dix. Il n’est pas facile, pour un policier, de faire ces distinctions dans le feu de l’action. Avec le recul, c’est toujours plus simple de faire le procès d’une intervention et de dire en quoi elle aurait pu être parfaite.

Mais voilà, si des enquêtes du coroner ont lieu dans chaque cas de mort d’homme, avec des recommandations à la clef, c’est bien pour éviter la répétition de ces scénarios funestes qui laissent des familles dans le deuil et qui jettent le discrédit sur l’organisation policière. Ces enquêtes pointent régulièrement des failles dans la formation et la compréhension des policiers en matière de prise en charge de personnes éprouvant des problèmes de santé mentale.

La clef de voûte d’une réforme repose sur la formation, à l’école et en processus continu. Nos journalistes font remarquer que les policiers doivent suivre tous les ans une formation en requalification pour le tir. À l’inverse, aucune mise à jour des connaissances n’est requise pour les questions de santé mentale, alors qu’elles représentent une proportion significative des appels au 911.

Même les corps de police les plus avant-gardistes sur les questions de santé mentale ont quelques taches à leur bilan. Ainsi, à peine 17,5 % des policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ont suivi la formation de 40 heures qui enseigne aux patrouilleurs comment gagner du temps, trouver une issue pacifique et éviter les risques de blessures liées à l’emploi de la force pour les personnes en crise. Le programme volontaire est pourtant en place depuis 2013. À Repentigny, où Jean René Junior Olivier a été tué, à peine 8 des 118 policiers ont suivi une formation semblable.

Bientôt, le coroner Luc Malouin rendra public son rapport sur la mort de Pierre Coriolan, un homme qui éprouvait des problèmes de santé mentale et qui a été abattu par des patrouilleurs du SPVM en 2017. Le coroner s’est d’ores et déjà prononcé en faveur de formations obligatoires annuelles : sur la santé mentale, sur l’intervention avec une personne en crise, sur la désescalade de la violence et sur la communication. Lucide, le coroner Malouin disait déjà, l’été dernier : « Ça ne donne rien de mettre 40 recommandations, ils ne les appliqueront pas. » C’est là que le leadership des titulaires de charges publiques est essentiel. Si les élus ne s’impliquent pas, les recommandations des diverses enquêtes du coroner continueront d’accumuler la poussière ou d’être mollement mises en application.

Les problèmes de santé mentale gagnent en nombre et en complexité dans nos sociétés. Il est grand temps que la police passe « de la force musclée à l’intervention sociale », comme titrait Le Devoir en conclusion de son enquête.

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