Un acquittement, trois condamnations

Au regard des lois absurdement permissives sur le port d’armes aux États-Unis, l’acquittement vendredi dernier de Kyle Rittenhouse, accusé du meurtre de deux manifestants en août 2020 à Kenosha, dans le Wisconsin, consterne davantage qu’il ne surprend. Les jurés n’ont fait après tout — c’est ce qui est consternant — qu’appliquer la loi.

Le fait aura peu importé que le jeune homme soit venu à Kenosha armé d’un fusil semi-automatique AR-15, depuis sa résidence dans l’Illinois voisin, dans le but incontestable de se joindre aux milices suprémacistes décidées à en découdre avec les manifestants de Black Lives Matter. N’a pas non plus vraiment importé l’évidence qu’il a tué, au cours de cette nuit d’émeutes, deux manifestants dont l’un était peut-être enragé, mais non armé, tandis que l’autre l’était d’une… planche à roulettes. Il aura finalement suffi que l’accusé soutienne avoir craint pour sa vie au moment des événements pour que le jury, armé du « doute raisonnable », se plie entièrement à l’argument de la légitime défense, un recours que le système judiciaire du Wisconsin rend singulièrement imparable.

Encore heureux que, dans une autre cause emblématique, les trois hommes blancs de Brunswick, en Géorgie, aient été reconnus coupables, mercredi, du meurtre par balle du joggeur noir Ahmaud Arbery, commis en février 2020. Le meurtre aura à l’évidence tenu trop manifestement du lynchage et du crime haineux pour que les trois hommes ne soient pas déclarés coupables par le jury à majorité blanche. De ces trois-là, Fox News ne fera pas des héros. Et si ce verdict est un baume sur l’inégalité systémique dont sont victimes les Afro-Américains face au système de justice américain, il n’efface pas les alarmantes retombées politiques de l’acquittement de Kyle Rittenhouse. Trois condamnations n’annulent pas un acquittement.

Car c’est un acquittement qui témoigne de la politisation du système de justice et de l’érosion de la démocratie aux États-Unis. Et qui se trouve, au fond, à excuser le vigilantisme. « Qu’un adolescent puisse […] tirer sur trois personnes, en tuant deux, sans aucune conséquence pénale est un déni de justice », a réagi Shannon Watts, du groupe Moms Demand Action, à l’annonce du verdict. « C’est aussi l’Amérique que la NRA [National Rifle Association] a créée. » Il s’agit, plus amplement, d’un jugement qui, les questions légales et politiques se confondant, s’inscrit dans le processus de légitimation de l’extrême droite et de la violence sociale et partisane que l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 a accéléré. Démocratie en recul, en effet.

De commenter David French, collaborateur du magazine The Atlantic : « L’un des symboles de la droite dure américaine est le “patriote” portant ouvertement un AR-15 ou une arme similaire. » Rittenhouse fait un pas de plus : « Il est le patriote qui ne fait pas que porter une arme. Il l’utilise. »

Aussi, le cas de Kyle Rittenhouse a fait l’objet d’une récupération affolante de la part d’un Parti républicain sous le joug de Trump. Ce gamin excité qui a témoigné avoir voulu posséder un AR-15 pour avoir « l’air cool », et autour duquel Fox News prépare un documentaire, a été fait héros de la droite dure, dans un contexte où l’appel aux armes contre Joe Biden et l’« oppression démocrate » se fait de plus en plus explicite depuis l’assaut du Congrès, le 6 janvier dernier. Des appels à la violence politique nourris par des élus républicains du Congrès comme Marjorie Taylor Greene (Géorgie), Madison Cawthorn (Caroline du Nord) et Paul Gosar (Arizona), sans que leurs collègues soi-disant modérés y trouvent à redire.

Il n’est pas inutile de signaler que l’AR-15 est une arme développée pendant la guerre du Vietnam. De la politique étrangère des États-Unis, fondée pour une large part sur l’interventionnisme militaire, à la militarisation de l’équipement des corps policiers de ses villes, la sacralisation de l’AR-15 témoigne des extrémités dans lesquelles la « culture du gun » a enfoncé la société américaine. Avec le résultat que, le climat politique délétère aidant, les ventes d’armes aux États-Unis, tous modèles confondus, battent des records. En 2020, les Américains ont acheté plus de 23 millions d’armes à feu, soit une augmentation de 63 % par rapport à l’année précédente. Dans le seul mois de janvier 2021, quelque 2,3 millions d’armes à feu ont été vendues — soit 80 % plus qu’en janvier 2020.

Le Québec ne partage évidemment pas cette culture, mais il en subit les conséquences, à voir la violence par armes à feu qui, après Toronto, prend de l’ampleur à Montréal. Entendu que la solution passe, de la part du gouvernement Trudeau, par le renforcement de la lutte contre le trafic d’armes à la frontière et contre la production d’« armes fantômes ». Il n’empêche que l’antidote à ce poison venu du sud restera difficile à trouver tant que les États-Unis, de leur côté, n’auront pas trouvé une façon, et la volonté, de s’attaquer au fléau.

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